L’art wagnérien – Téodor de Wyzewa



Le monde où nous vivons, et que nous dénommons réel, est une pure création de notre âme. L’esprit ne peut sortir de lui-même ; et les choses qu’il croit extérieures à lui sont uniquement ses idées. Voir, entendre, c’est créer en soi des apparences, donc créer la Vie. Mais l’habitude funeste des mêmes créations nous à fait perdre la conscience joyeuse de notre pouvoir créateur ; nous avons cru réels ces rêves que nous enfantions, et ce moi personnel, limité par les choses, soumis à elles, que nous avions conçu.

Dès lors nous avons été les esclaves du monde, et la vue de ce monde, où nous avons engagé nos intérêts, a cessé désormais de nous être un plaisir. Et la Vie que
nous avions créée, créée afin de nous donner la joie créatrice, a perdu son caractère premier. Il faut donc la recréer ; il fut, au-dessus de ce monde des apparences habituelles profanées, bâtir le monde saint d’une meilleure vie : meilleure, parce que nous la pouvons créer volontairement, et savoir que nous la créons. C’est a tâche même de l’Art.

Mais où l’artiste prendra-t-il Les éléments de cette vie supérieure? Il ne les peut prendre nulle part sinon dans notre vie habituelle, dans ce que nous appellons la Réalité. C’est que l’artiste, et ceux à qui il veut communiquer cette vie qu’il crée, ne pourront, par suite de leur habitude mentale, ériger vivante une œuvre en leurs âmes, si elle ne s’offre pas à eux dans les conditions mêmes où ils ont toujours perçu toute vie.

Ainsi s’explique la nécessité du réalisme dans l’art : non point d’un réalisme transcrivant, sans autre but, les vaines apparences que nous croyons réelles : mais
d’un réalisme artistique, arrachant ces apparences à la fausse réalité intéressée où nous les percevons, pour les transporter dans La réalité meilleure d’une vie désintéressée. Nous voyons autour de nous des arbres, des animaux, des hommes, et nous les supposons vivants : mais il ne sont, ainsi perçus, que des ombres vaines, tapissant le décor mobile de notre vision ; et ils vivront seulement lorsque l’artiste, dans l’âme privilégiée duquel ils ont une réalité plus intense, leur insufflera cette vie supérieure, les recréera devant nous.

…L’art, à mesure que les esprit s’affinent, exige sans cesse davantage des procédés différents de ceux qu’emploie la réalité pour suggérer la même vie. Une
statue polychrome, ainsi, ressemble trop par sa matière aux modèles qu’elle a reproduits. [..]

Ainsi encore un drame, lu, paraîtra aux âmes délicates plus vivant que le même drame joué, sur un théâtre, par des acteurs vivants. Nous avons un besoin touj
plus vif, pour conserver les sentiments de l’art, que les impressions de la vie nous soient données, dans la vie artistique, par d’autres moyens que dans la vie réelle.

À ce besoin répond la Peinture. Les moyens qu’elle emploie pour nous suggérer artistiquement les sensations diffèrent entièrement des moyens employés dans
la réalité. Car les couleurs et les lignes, dans un tableau, ne sont pas la reproduction des couleurs et des lignes, tour autres, qui sont dans la réalité ; elles ne sont
que des signes conventionnels devenus adéquats à ce qu’ils signifient par le résultat d’une association entre les images ; mais aussi différents, en somme, des couleurs et des lignes réelles, qu’un mot diffère d’une notion, ou un son musical de l’émotion qu’il suggère.

Des maîtres singuliers, aux yeux doués d’une sensibilité presque maladive habituèrent les artistes à voir les choses dans l’air qui les baignait. Dès lors le vocabulaire de la peinture fut modifié : des signes nouveaux s’y introduisirent, qui créèrent à leur tour des sensations nouvelles. […]

 

Extraits de Nos Maîtres, Paris 1895, paru sous le titre « L’Art Wagnérien : la peinture ».

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