Les procédés de figuration du rêve – Sigmund Freud



En dépit de ces possibilités multiples, on peut dire que la dans le rêve, qui n’est certes pas faite pour être comprise, n’est pas plus difficile à saisir que les hiéroglyphes pour leurs lecteurs. J’ai déjà donné plusieurs exemples de ces représentations de rêve qui ne valent que par leur double sens (« la bouche s’ouvre .bien », dans le rêve de l’injection ; « je ne peux pas encore m’en aller », dans le rêve que je viens d’indiquer). Je vais maintenant présenter un rêve dans l’analyse duquel l’image, substituée à la pensée abstraite, joue un plus grand rôle. On peut préciser la différence qui sépare cette interprétation des rêves de l’interprétation symbolique ; dans l’interprétation symbolique, la clef du symbole est choisie arbitrairement par l’interprétateur ; dans nos cas de déguisement verbal, ces clefs sont universellement connues et livrées par des locutions usuelles. Si l’on connaît les circonstances exactes et leurs associations ordinaires, on peut comprendre des rêves de cette espèce, entièrement ou par fragments, même sans le secours du rêveur.

Une dame de mes amies rêve : Elle est à l’Opéra. C’est une représentation de Wagner qui a duré jusqu’à 7 h 1/4 du matin. Il y a à l’orchestre et au parterre des tables où l’on dîne et où l’on boit. Son cousin, récemment revenu de son voyage de noces, est assis à une de ces tables avec sa jeune femme ; près d’eux un aristocrate. On sait que la jeune femme l’a ramené de son voyage de noces, très ouvertement, comme on peut rapporter de son voyage de noces un chapeau. Il y a, au milieu de l’orchestre, une haute tour couronnée d’une plate-forme entourée d’une grille de fer. Il y a là-haut le chef d’orchestre qui ressemble à Hans Richter ; il court derrière la grille, transpire énormément et dirige de là-haut l’orchestre rangé autour de la base de la tour. Elle-même est assise dans une loge avec une amie (que je connais). De l’orchestre sa jeune sœur veut lui tendre un grand morceau de charbon, disant qu’elle ne savait pas que cela durerait si longtemps et qu’on doit geler horriblement là-haut. (Il semble que les loges auraient dû être chauffées pendant toute la représentation.)

Le rêve est extravagant à souhait, bien qu’il se rapporte à une seule scène. Cette tour au milieu de l’orchestre d’où le chef d’orchestre dirige les musiciens et plus encore le morceau de charbon que tend la sœur sont fort étranges ! J’ai fait exprès de ne pas demander l’analyse de ce rêve ; connaissant un peu la vie de la rêveuse, je pouvais en interpréter moi-même des parties. Je savais qu’elle avait beaucoup aimé un musicien dont la carrière avait été interrompue par une maladie mentale. La tour devait donc être prise littéralement. On comprenait dès lors que l’homme qu’elle eût souhaité voir à la place de Hans Richter dépassait les autres membres de l’orchestre de la hauteur d’une tour. Cette tour est une image composite, une sorte d’apposition. Le soubassement représente la hauteur de l’homme ; la grille du haut, derrière laquelle il court comme un prisonnier ou comme un animal en cage, allusion au nom de ce malheureux homme, représente sa destinée. Les deux idées ont pu se rencontrer dans un mot fait comme la « tour des fous ».

Une fois les procédés de de ce rêve découverts, on pouvait essayer d’interpréter par les mêmes moyens la seconde extravagance apparente : le morceau de charbon que lui tend sa sœur. Charbon signifie amour caché :

Nul feu, nul charbon

Ne peut brûler autant

Qu’un amour caché

Ignoré de tous.

Elle et son amie sont restées là (m. à mot : restées assises, c’est-à-dire restées en plan) ; sa jeune sœur, qui espère encore se marier, lui tend le charbon, « parce qu’elle ne savait pas que ça durerait aussi longtemps ». Le rêve ne dit pas ce qui durera si longtemps ; dans un récit on ajouterait : la représentation. Mais dans un rêve, il faut regarder la phrase en elle-même, reconnaître qu’elle est équivoque et ajouter « jusqu’à son mariage ». L’interprétation : « amour caché » est soutenue par l’allusion au cousin assis à l’orchestre avec sa femme et par l‘aventure amoureuse avouée attribuée à celle-ci. Le contraste entre l’amour caché et l’amour avoué, entre son ardeur et la froideur de la jeune femme, domine le rêve. Ici comme là il s’agit d’un personnage haut placé, et ce mot a pu servir de pont entre l’aristocrate et le musicien qui donnait de grands espoirs.

Ces explications nous ont donc amené finalement à découvrir un troisième facteur dont la part est considérable dans le passage des pensées du rêve au contenu du rêve : prise en considération de la figurabilité par le matériel psychique propre au rêve, c’est-à-dire, le plus souvent, par des images visuelles. De tous les raccords possibles aux pensées essentielles du rêve, ceux qui permettent une représentation visuelle sont toujours préférés, et le travail du rêve ne recule pas devant l’effort nécessaire pour faire d’abord passer les pensées toutes sèches dans une autre forme verbale, celle-ci même fût-elle très peu habituelle, pourvu qu’elle facilite la représentation et mette fin à la pression psychologique exercée par la pensée contrainte. Mais cette façon de verser le contenu de la pensée dans une autre forme peut aussi servir le travail de condensation et créer des liens, qui sinon n’existeraient pas, avec d’autres idées. Ces idées peuvent d’ailleurs avoir transformé leur expression primitive pour se mieux ajuster à la pensée du rêve.

[…]

Les fantasmes des malades névrosés sont pleins de ces jeux d’esprit. Ceci nous fait brusquement comprendre les interprétations de Scherner dont j’ai déjà défendu le fond exact. Les rêveries au sujet de notre propre corps ne sont nullement particulières au rêve et ne sauraient le caractériser. Mes analyses m’ont montré qu’elles apparaissent régulièrement dans l’inconscient des névrosés et peuvent être ramenées à la curiosité sexuelle qui, chez l’adolescent et chez l’adolescente, porte sur les organes génitaux des autres, mais aussi sur leur propre sexe. Ainsi que le remarquent excellemment Scherner et Volkelt, la maison n’est pas le seul cercle de représentations qui serve à symboliser la vie corporelle ; — cela est vrai pour le rêve comme pour les fantasmes inconscients des névrosés. Je connais des malades qui ont conservé la symbolique architectonique du corps et des organes génitaux (l’intérêt sexuel ne porte pas seulement sur les organes externes), chez qui les piliers et les colonnes représentent les jambes (comme dans le Cantique des Cantiques), chez qui chaque porte symbolise un orifice du corps (« trou »), que toute conduite d’eau fait penser à l’appareil urinaire, etc. Mais la sphère des représentations de la vie des plantes ou de la cuisine peut également être choisie pour dissimuler des images sexuelles. Pour le premier cas, les locutions usuelles, le souvenir des métaphores du passé ont fait beaucoup (la « vigne » du Seigneur, la « semence », le « jardin » de la jeune fille dans le Cantique des Cantiques). Les particularités les plus intimes et les plus laides de la vie sexuelle peuvent être pensées et rêvées sous forme d’innocentes allusions aux besognes culinaires. Les symptômes de l’hystérie deviennent incompréhensibles si l’on oublie que les symboles sexuels se cachent surtout derrière les choses habituelles et peu surprenantes. Il y a un sens sexuel très net dans l’attitude des enfants névrosés qui ne peuvent voir ni sang ni viande rouge et qui vomissent à la vue des œufs et des nouilles ; de même, quand la crainte que l’homme éprouve normalement à l’égard du serpent s’amplifie, chez les névrosés, d’une manière monstrueuse. Chaque fois que la névrose se dissimule sous ces symboles, elle suit à nouveau les voies qui furent celles de l’humanité primitive et dont témoignent maintenant encore nos langues, nos superstitions et nos mœurs quelque peu ensevelies.

[…]

Quand on s’est familiarisé avec l’emploi surabondant de la symbolique pour figurer le matériel sexuel dans le rêve, on se demande si beaucoup de ces symboles ne sont pas analogues aux signes sténographiques pourvus une fois pour toutes d’une signification précise ; on est tenté d’esquisser une nouvelle clef des songes d’après la méthode de déchiffrage. Il faut ajouter à cela que cette symbolique n’est pas spéciale au rêve, on la retrouve dans toute l’imagerie inconsciente, dans toutes les représentations collectives, populaires notamment : dans le folklore, les mythes, les légendes, les dictons, les proverbes, les jeux de mots courants : elle y est même plus complète que dans le rêve. Nous outrepasserions donc de beaucoup les limites de l’interprétation des rêves, si nous voulions étudier le rôle des symboles et traiter des nombreux problèmes, en grande partie encore non résolus, qui se rattachent au concept de symbol. Bornons-nous ici à dire que la symbolique est au nombre des procédés indirects de représentation ; mais qu’il ne faut pas la confondre avec les autres procédés indirects sans s’en être fait un concept plus clair. Dans toute une série de cas, on voit clairement ce qu’il y a de commun entre le symbole et ce qu’il représente ; dans d’autres, ce rapport est caché et le choix du symbole paraît énigmatique. Ce sont précisément ces cas qui peuvent éclairer le sens profond du rapport symbolique ; ils montrent qu’il est génétique. Ce qui est aujourd’hui lié symboliquement fut vraisemblablement lié autrefois par une identité conceptuelle et linguistique. Le rapport symbolique paraît être un reste et une marque d’identité ancienne. On peut remarquer à ce propos que dans toute une série de cas la communauté de symbole va bien au-delà de la communauté linguistique, ainsi que l’a indiqué Schubert (1814). Un certain nombre de symboles sont aussi anciens que la formation même des langues, d’autres apparaissent actuellement, de nos jours (par exemple le dirigeable : le Zeppelin).

Le rêve emploie cette symbolique pour une déguisée de ses pensées latentes. Parmi les symboles employés, il en est beaucoup qui ont toujours ou presque toujours le même sens. Mais il ne faut pas perdre de vue la plasticité particulière du matériel psychique. Il est fréquent qu’un objet symbolique apparaissant dans le contenu du rêve doive être interprété dans son sens propre ; d’autres fois un rêveur prendra, grâce à des éléments de souvenir particuliers, toutes sortes d’objets — qui ordinairement ne sont pas utilisés ainsi — comme symboles sexuels. Quand il aura le choix entre plusieurs symboles, il se décidera pour celui que des rapports quant à la matière traitée rattachent à ses pensées ; il y aura donc une motivation individuelle ajoutée à la règle générale.

[…]

Stekel a présenté toute une série d’autres symboles en y joignant des exemples, mais ils ne sont pas suffisamment vérifiés. Les travaux de Stekel, et en particulièrement son livre Die Sprache des Traumes, contiennent la plus riche collection de symboles expliqués qui ait été publiée, nombre d’entre eux ont été trouvés de manière très ingénieuse et se sont montrés exacts après vérification, par exemple ceux qui ont trait à la mort. Mais la faible critique de l’auteur et ses tendances à la généralisation à tout prix rendent un certain nombre de ses interprétations douteuses ou inutilisables, de sorte qu’il faut recommander instamment la plus grande prudence à ses lecteurs. Je me contenterai d’indiquer quelques exemples.

D’après Stekel, « droit » et « gauche », dans le rêve, ont un sens moral. « Le chemin de droite signifie toujours la route du bien, le chemin de gauche la route du crime. Ainsi seront à gauche l’homo, l’inceste, la perversion ; à droite le mariage, les relations avec une prostituée, etc. Ceci en tenant compte de la morale du rêveur ». Les parents, en général, représentent des organes génitaux. Je ne puis accepter cette signification que pour le fils, la fille, la petite sœur, en somme tous ceux à qui peut s’appliquer le terme de petit. En revanche, il y a des exemples certains de « sœurs » symbolisant les seins, de « frères » symbolisant les gros hémisphères. Ne pas rattraper une voiture indique, selon Stekel, le regret que l’on éprouve d’une différence d’âge qui ne peut être palliée. Le bagage que l’on emporte est le poids des péchés par lesquels on se sent écrasé. Mais précisément il est fréquent que les bagages symbolisent d’une manière certaine nos propres organes génitaux. Stekel a aussi donné une signification précise aux nombres qui reviennent souvent en rêve ; mais il semble que ses interprétations ne soient ni suffisamment fondées, ni généralement valables, bien qu’il faille parfois admettre la vraisemblance de certaines d’entre elles. Le nombre trois est bien un symbole, reconnu généralement exact, des organes génitaux mâles. Une des généralisations indiquées par Stekel se rapporte au double sens des symboles génitaux : « Y a-t-il un symbole qui, si l’imagination le permet, ne puisse être employé comme à la fois masculin et féminin ! » L’incise restreint beaucoup, il est vrai, la portée de cette affirmation, car l’imagination « ne le permet pas » toujours. Mais je crois utile de dire qu’un grand nombre de faits contredisent le principe général posé par Stekel. À côté des symboles qui sont également employés pour les organes génitaux masculins et pour les organes féminins, il en est qui sont employés d’une manière dominante ou exclusive pour un sexe. L’imagination ne peut employer des objets longs et fermes, des armes, comme symboles féminins, ou des objets creux (caisses, boîtes, coffrets) comme symboles masculins.

Il est exact que le penchant du rêve et de l’imagination inconsciente à employer les symboles sexuels dans un sens double trahit un fait ancien. Dans l’enfance on ne connaît pas la différence des sexes et on attribue les mêmes organes génitaux aux deux sexes. Mais il se peut que l’on se trompe en supposant bisexuel un symbole sexuel si l’on oublie que dans certains rêves il y a une inversion du sexe : ce qui est masculin est représenté comme féminin et réciproquement. De tels rêves expriment, par exemple, le désir qu’a une femme d’être un homme.

Les organes génitaux peuvent être représentés dans le rêve par d’autres parties du corps, le membre viril par la main ou le pied, le sexe féminin par la bouche, l’oreille ou même l’œil. Les sécrétions : mucus, larmes, urine, sperme, peuvent en rêve prendre la place les unes des autres. Ces indications de Stekel, justes dans l’ensemble, ont été limitées par des observations critiques bien fondées de R. Reitler (Int. Zeitschr, für Psychoanal., I, 1913). Il s’agit généralement d’une substitution de sécrétions indifférentes à la sécrétion significative : le sperme.

Ces quelques indications encore très incomplètes suffiront peut-être à susciter d’autres recueils de faits établis avec plus de soi. J’ai essayé de présenter d’une manière plus détaillée la symbolique du rêve dans mes Vorlesungen zur Einfübrung in die Psychoanalyse,1916-1917.

Je vais donner quelques exemples de l’emploi de ces symboles dans le rêve. Ils montreront combien il est difficile de parvenir à interpréter le rêve quand on se refuse à employer la symbolique, combien celle-ci s’impose dans nombre de cas. Mais je voudrais en même temps mettre en garde contre la tendance à surestimer l’importance des symboles, à réduire le travail de traduction du rêve à une traduction des symboles, à abandonner l’utilisation des idées qui se présentent à l’esprit du rêveur pendant l’analyse. Les deux techniques d’interprétation doivent se compléter ; mais d’un point de vue théorique aussi bien que pratique, la plus importante est celle que nous avons décrite en premier lieu, celle qui donne une importance décisive aux explications du rêveur ; la traduction en symboles n’intervient qu’à titre auxiliaire.

1. Le chapeau, symbole de l’homme (des organes génitaux masculins)

(Fragment du rêve d’une jeune femme atteinte d’agoraphobile à la suite de son angoisse d’être tentée.)

« Je vais me promener dans la rue en été, je porte un chapeau de paille de forme particulière, dont le milieu est relevé en l’air et dont les côtés retombent (ici la description hésite) de telle sorte que l’un tombe plus bas que l’autre. Je suis gaie et me sens en sécurité, et, en passant devant un groupe de jeunes officiers, je pense : vous ne pouvez rien me faire. »

Comme elle ne peut rien me dire du chapeau de son rêve, je lui dis : « Le chapeau doit être un organe génital mâle, avec son centre dressé et ses côtés qui pendent. Il peut paraître bizarre que le chapeau représente l’homme, mais on dit bien : « Unter die Haube kommen » ( = trouver à se marier ; litt. : venir sous le bonnet, porter la coiffe). » Je fais exprès de m’abstenir de toute interprétation au sujet des côtés qui pendent de manière inégale, bien que ce soient ces sortes de particularités qui guident le mieux une interprétation. J’ajoute : « Quand on a un mari aussi bien doué, on n’a rien à craindre de la part des officiers, c’est-à-dire rien à désirer d’eux. » Cela parce que ses fantasmes de tentation l’empêchent de sortir sans être protégée et accompagnée. J’avais déjà pu à diverses reprises, en m’appuyant sur d’autres faits, lui expliquer ainsi son angoisse.

La manière dont la rêveuse s’est conduite après cette interprétation est bien curieuse. Elle a d’abord retiré la description du chapeau et prétendu qu’elle n’avait pas dit que les côtés pendaient. J’étais trop sûr de ce que j’avais entendu pour me laisser convaincre. Elle s’est tue un moment, puis a trouvé le courage de demander d’où venait que son mari eût un testicule placé plus bas que l’autre et si tous les hommes étaient comme ça. Ainsi s’expliquait ce détail du chapeau ; l’interprétation était acceptée.

Au moment où ce rêve me fut raconté par la malade, je connaissais depuis longtemps le symbole du chapeau. D’autres cas, moins transparents, m’ont fait supposer que le chapeau pouvait également représenter les organes féminins

2. Le petit, l’organe génital — le fait d’être écrasé symbolise les rapports sexuels

(Autre rêve de la même malade.)

Sa mère renvoie sa petite fille, pour qu’elle soit obligée de sortir seule. Elle part ensuite, avec sa mère par le train, et voit sa petite fille qui va vers les rails de telle sorte qu’elle doit être écrasée. On entend craquer les os (elle éprouve un sentiment désagréable, mais pas d’épouvante véritable). Ensuite, de la fenêtre du wagon, elle regarde si on voit les morceaux par-derrière. Elle fait des reproches à sa mère, parce que celle-ci a laissé la petite aller toute seule.

Analyse. — Il n’est pas facile ici de donner l’interprétation complète du rêve. Il fait partie d’un cycle et ne peut être bien compris que si on le rattache à tous les autres. Il est difficile d’isoler le matériel nécessaire pour démontrer la symbolique. La malade trouve d’abord que le voyage en chemin de fer doit être compris historiquement comme une allusion au voyage de retour d’une maison de santé (elle s’était naturellement éprise du médecin qui la dirigeait). Sa mère vint la chercher. Le médecin vint à la gare et lui offrit un bouquet au moment du départ. Il lui fut désagréable que sa mère fût témoin de cet hommage. La mère apparaît donc ici comme celle qui gêne ses désirs amoureux ; c’est d’ailleurs le rôle que cette femme austère a dû jouer auprès de la jeune fille. Une autre idée lui vient au sujet de la phrase : « elle regarde si on voit les morceaux par-derrière ». Le rêve devrait faire penser naturellement aux morceaux de la petite fille écrasée. Mais l’association va dans une direction toute différente. Elle se rappelle qu’un jour elle a vu son père de dos, tout nu dans la salle de bains ; elle en vient à parler des différences sexuelles et fait remarquer que l’on peut voir le sexe de l’homme qui tourne le dos et non celui de la femme qui a la même position. Après cela, elle explique spontanément que le petit est l’organe génital, que sa petite fille est son propre organe (elle a une fillette de 4 ans). Elle reproche à sa mère d’avoir voulu la faire vivre comme si elle n’avait pas eu de sexe, et elle retrouve ce reproche dans la première phrase du rêve : « sa mère renvoie sa petite fille, pour qu’elle soit obligée de sortir seule ». Dans sa rêverie, sortir seule signifie : ne pas connaître d’homme, ne pas avoir de relations sexuelles (coire = aller avec), et cela lui déplaît. D’après ce qu’elle dit, il semble que, comme fillette, elle ait vraiment eu à souffrir du fait de la jalousie de sa mère parce que son père la préférait.

Une interprétation plus profonde de ce rêve est fournie par un autre rêve de la même nuit, dans lequel elle s’identifie à son frère. C’était vraiment une fillette très garçonnière et on lui a souvent dit qu’elle était un garçon manqué. Cette identification avec son frère montre bien que le petit est l’organe génital. Sa mère le menace (la menace) de castration, ce qui ne peut être qu’une punition pour avoir joué avec son membre ; cette identification indique que dans l’enfance elle a pratiqué l’onanisme, ce qu’elle se rappelait de son frère seulement. Il semble, d’après les indications de ce second rêve, qu’elle ait dû acquérir de bonne heure une connaissance des organes mâles qu’elle a ensuite oubliée. Ce second rêve fait penser, de plus, à la théorie sexuelle enfantine d’après laquelle les filles sont des garçons châtrés. Dès que je lui eus dit cette théorie d’enfant, elle confirma mon opinion en rappelant l’anecdote où un garçon demande à une petite fille : « Ça été coupé ? » et où la petite fille répond : « Non, ça toujours été comme çà. »

Le renvoi de la petite au premier rêve a donc trait à une menace de castration. Finalement elle en veut à sa mère de ne l’avoir pas faite garçon.

Ce rêve ne montrerait pas avec évidence qu’être écrasé symbolise des rapports sexuels si on ne le savait pas d’autre part.

3. Représentation des organes génitaux par des bâtiments, des sentiers, des fosses

(Rêve d’un jeune homme inhibé par le complexe paternel.)

II va se promener avec son père dans un endroit qui est certainement le Prater, car on voit laROTONDE; devant celle-ci, un petit BÂTIMENT auquel on a amené un BALLON CAPTIF, mais qui paraît un peu MOU. Son père lui demande à quoi sert tout cela ; il s’en étonne, mais le lui explique. Ils arrivent ensuite dans une cour où est étendue une grande plaque de tôle. Son père voudrait en ARRACHER un morceau, mais regarde d’abord autour de lui si personne ne peut le voir. Il dit à son père qu’il n’a qu’à prévenir d’abord le gardien et qu’il pourra ensuite prendre ce qu’il voudra. Un ESCALIER conduit de cette cour dans une fosse dont les murs sont rembourrés, un peu comme un fauteuil de cuir. À la fin de cette fosse il y a une assez longue plateforme, puis une nouvelleFOSSE…

Analyse. — Ce rêveur appartenait à une espèce de malades difficiles à traiter, qui ne font aucune résistance à l’analyse jusqu’à un certain point, puis, à partir de là, sont insaisissables. Il interpréta ce rêve presque sans que j’intervienne. « La rotonde, dit-il, représente mes organes génitaux, le ballon captif mon pénis, en effet trop mou. » On doit traduire, d’une manière plus exacte, que la rotonde est le siège — que l’enfant prend pour une partie des organes génitaux —, et le petit bâtiment les bourses. Dans son rêve, le père demande ce que c’est, c’est-à-dire qu’il demande à quoi servent, ce que font les organes génitaux ; on peut retourner cela et dire que c’est le jeune homme qui pose la question. Comme il ne l’a jamais fait, en réalité, les pensées du rêve doivent être comprises comme un vœu ou d’une manière conditionnelle : « Si j’avais demandé à mon père des explications de cet ordre. » Nous trouverons bientôt la suite de cette pensée.

La cour où la tôle est étendue ne doit pas être d’abord considérée comme un symbole ; elle vient de la maison de commerce de son père. Pour des motifs de discrétion, j’ai substitué la tôle à l’objet véritable de ce commerce. Je n’ai pas changé autre chose dans ce rêve. Le rêveur est entré dans les affaires de son père et a été fortement choqué des pratiques fâcheuses sur lesquelles repose une bonne partie du gain. C’est pourquoi, si on continuait la pensée indiquée plus haut, on obtiendrait : « (Si j’avais demandé à mon père des explications), il m’aurait trompé comme il trompe ses clients. » Pour le morceau de tôle que son père voudrait « arracher » et qui représente la malhonnêteté commerciale, le rêveur lui-même donne une seconde explication : cela signifie l’onanisme. Nous connaissons cela déjà et nous voyons aussi que le secret de l’onanisme est exprimé par l’inverse : on peut le faire ouvertement. Ainsi qu’on pouvait s’y attendre, l’onanisme est attribué au père, comme la conduite de la première scène du rêve. Le rêveur interprète la fosse, à cause des murs rembourrés, comme représentant le vagin. Nous savons d’autre part que la descente de même que la montée représentent l’acte sexuel (cf. mes remarques in Zentralblatt für Pyschoanalyse, I, 1, 1910).

Le malade explique dans sa biographie pourquoi la première fosse est suivie d’une longue plate-forme, puis d’une seconde fosse. Il a eu pendant quelque temps des relations sexuelles normales, il a dû les abandonner, à la suite d’inhibitions, et espère pouvoir les reprendre, grâce à la cure que nous poursuivons. Vers la fin le rêve est moins précis, et les initiés voient aisément que l’influence d’un autre thème apparaissait dès la seconde scène du rêve. Le commerce du père, sa malhonnêteté, la première fosse représentant un vagin permettaient de deviner que tout cela avait rapport à la mère.

4. L’organe génital masculin représenté par une personne l’organe génital féminin représenté par un paysage

(Rêve d’une femme du peuple dont le mari est gardien, communiqué par B. Dattner.)

Ensuite quelqu’un est entré dans la maison par effraction, et elle a appelé un gardien, avec beaucoup d’angoisse. Mais celui-ci, d’accord avec deux « pèlerins », est allé dans une église à laquelle on parvenait en montant plusieurs marches ; derrière l’église il y avait une montagne et tout en haut une épaisse forêt. Le gardien avait un casque, un hausse-col et un manteau. Il avait une grande barbe brune. Les deux vagabonds, qui étaient allés paisiblement avec le veilleur, avaient des tabliers faits comme des sacs noués autour des reins. Il y avait un chemin qui conduisait de l’église à la montagne. Il était couvert des deux côtés d’herbes et de fourrés qui étaient toujours plus épais et devenaient sur la hauteur une forêt véritable.

5. Rêves de castration chez les enfants

a)    Un petit garçon de 3 ans 5 mois, que le retour de son père contrarie visiblement, s’éveille un jour tourmenté et excité et demande à plusieurs reprises : « Pourquoi papa a-t-il porté sa tête sur une assiette ? Cette nuit papa a porté sa tête sur une assiette. »

b)    Un étudiant qui souffre actuellement d’obsessions graves se rappelle avoir eu plusieurs fois, vers l’âge de 6 ans, le rêve suivant : Il va chez le coiffeur pour se faire couper les cheveux. Une grande femme au visage sévère vient à lui et lui coupe la tête. Il reconnaît que la femme est sa mère.

6. Symbolique urinaire

Les dessins reproduits ont été trouvés par Ferenczi dans un journal humoristique hongrois(Fidibusz) ; il a vu le parti qu’on pouvait en tirer pour illustrer la théorie du rêve. O. Rank les a utilisés, dans son travail sur les couches de symboles dans les rêves de réveil, sous le titre de Rêve de la gouvernante française. La dernière image, qui représente le réveil de la bonne à cause des hurlements de l’enfant, nous montre seule que les sept précédentes étaient les phases d’un rêve. La première image indique le stimulus qui devrait aboutir au réveil. Le gamin a un besoin et demande à le satisfaire. Le rêve change la situation : au lieu de la chambre à coucher, c’est une promenade. Dans la seconde image, le gamin se tient contre un coin, fait le nécessaire et — elle peut continuer à dormir. Mais l’excitation de réveil continue, se renforce même ; l’enfant, à qui on ne fait pas attention, hurle toujours plus fort. Plus il exige le réveil et l’aide de sa bonne, plus le rêve garantit à celle-ci que tout va bien et qu’elle n’a pas besoin de s’éveiller. De plus, le rêve traduit l’accroissement de l’excitation par celui du symbole. Le torrent qui vient du petit garçon est toujours plus puissant. Dès la quatrième image il peut porter un canot, puis une gondole, un bateau à voile et enfin un grand vapeur ! La lutte entre un besoin de sommeil obstiné et une excitation de réveil qui ne se lasse pas est représentée ici d’une manière ingénieuse par un artiste spirituel.

7. Un rêve d’escalier

(Communiqué et interprété par Otto Rank.)

« Je dois au collègue qui m’a donné un rêve d’excitation dentaire le rêve de pollution suivant.

« Je poursuis dans l’escalier, pour la punir, une petite fille qui m’a fait je ne sais quoi. Au bas de l’escalier quelqu’un (une femme ?) me tend l’enfant. Je la saisis, je ne sais pas si je l’ai battue ; brusquement je me trouve au milieu de l’escalier ou j’ai un coït avec l’enfant (on dirait que cela se passe dans l’air). Ce n’était pas une vraie copulation, je frottais simplement mes organes contre ses organes externes ; en même temps je voyais clairement sa tête qu’elle tenait appuyée par côté. Pendant l’acte, je voyais à ma gauche, au-dessus de moi (aussi comme en l’air), deux petits tableaux pendus, des paysages qui représentaient une maison dans la verdure. Sur le plus petit, au lieu de la signature du peintre, on pouvait lire mon prénom, comme si ce tableau m’avait été offert pour mon anniversaire. Une note indiquant que l’on pouvait également avoir des tableaux meilleur marché était suspendue à chacun des deux… (Ensuite je me vois d’une manière très indistincte dans mon lit comme sur le palier d’un escalier) et je suis réveillé par la sensation d’humidité qui provient de la pollution. »

 

 

 

« Interprétation. — Le rêveur était allé la veille chez un libraire ; en attendant qu’on s’occupât de lui, il avait regardé quelques-uns des tableaux exposés ; ils représentaient des sujets analogues à ceux des tableaux vus pendant le rêve. Il s’approcha d’un petit tableautin qui lui avait plu particulièrement et il regarda le nom du peintre ; celui-ci lui était d’ailleurs tout à fait inconnu.

« Le même soir, un peu plus tard, il avait entendu raconter dans un salon l’histoire d’une servante tchèque qui s’était vantée de ce que son bâtard « avait été fait sur l’escalier ». Le rêveur avait demandé des détails sur un fait aussi rare et appris que la servante avait amené son amoureux dans la maison de ses parents où ils n’avaient eu aucune possibilité d’avoir des relations et que l’homme, excité, avait fini par la prendre sur l’escalier. Là-dessus, le rêveur avait dit en plaisantant, employant l’expression usitée pour le vin falsifié, que l’enfant avait vraiment « poussé sur l’escalier de la cave ».

« Ces événements de la journée sont représentés dans le rêve d’une manière assez nette, et le rêveur les a reproduits sans plus. Il retrouve assez aisément un fragment de souvenirs d’enfance qui a également été employé dans le rêve. La cage de l’escalier est celle de la maison où il a passé la plus grande partie de son enfance et où il a notamment commencé à prendre conscience des problèmes sexuels. Il avait souvent joué dans cette cage d’escalier, où, entre autres, à cheval sur la rampe, il s’était laissé glisser tout du long et en avait ressenti une excitation sexuelle. Dans le rêve, il descend aussi l’escalier avec une extrême rapidité, une rapidité telle que lui-même déclare n’avoir pas touché les marches, mais « volé » du haut en bas de l’escalier ou glissé. Si l’on rapproche ceci de l’événement d’enfance, ce début de rêve paraît représenter le facteur d’excitation sexuelle. Dans cette cage d’escalier et dans cette maison, le rêveur avait fréquemment joué avec les enfants du voisinage à des jeux brutaux où il s’était satisfait comme dans le rêve.

« Si l’on se rappelle les recherches de Freud sur le sexuel (Zentralblatt für Psychoanalyse, n° 1, p. 2), on sait que, dans le rêve, l’escalier et l’action de monter l’escalier symbolisent presque toujours le coït. Le rêve est donc parfaitement clair. Sa force pulsionnelle est d’espèce purement libidinale, ainsi que le montre son effet : la pollution. Une excitation sexuelle s’éveille pendant le sommeil (elle est représentée dans le rêve par la descente rapide — glissade — le long de l’escalier) ; son caractère sadique, qui vient des jeux brutaux, est indiqué par la poursuite et l’enlèvement de l’enfant. L’excitation libidinale grandit et pousse à l’action (représentée dans le rêve par le moment où l’enfant est saisie et transportée sur l’escalier). Jusque-là le rêve était uniquement fait de symbolique sexuelle et des interprètes peu exercés ne pouvaient rien y découvrir. Mais l’excitation libidinale est trop forte pour se contenter de cette satisfaction symbolique qui ménage le sommeil. L’excitation conduit à l’orgasme, démasquant ainsi le symbole de la montée qui représente le coït. Ce rêve paraît confirmer très nettement la thèse de Freud, qui voit dans le caractère rythmique de la montée un des motifs de l’utilisation sexuelle de ce symbole. D’après ce qu’a dit expressément le rêveur, c’est le rythme de son acte sexuel, le frottement de haut en bas, qui a été l’élément le plus clairement exprimé dans le rêve.

« Une remarque encore, au sujet des deux tableaux ; si l’on fait abstraction de leur signification réelle, ils sont bien, au sens symbolique, des bonnes femmes. Ceci apparaît d’abord dans le fait qu’il y a un grand et un petit tableau, de même qu’il y a dans le rêve une adolescente et une petite fille. L’indication de tableaux à meilleur marché conduit à l’idée de prostituées ; d’autre part, le prénom du rêveur sur la petite image et l’idée qu’on la lui donnera pour son anniversaire font penser au complexe parental (né sur l’escalier = engendré dans le coït).

« La scène de conclusion peu claire où le rêveur se voit lui-même, du palier, dans son lit et sent l’humidité, paraît le reporter en pleine enfance, bien plus loin que l’onanisme enfantin ; elle paraît avoir son origine dans des scènes analogues de lit mouillé. »

8. Un rêve modifié d’escalier

Un de mes malades, un abstinent sexuel très atteint, dont les fantasmes morbides demeurent fixés sur sa mère, a rêvé à plusieurs reprises qu’il montait l’escalier avec sa mère. Je lui fais observer qu’une masturbation modérée lui nuirait probablement moins que sa continence forcée. Après cette remarque, il a le rêve suivant : Son professeur de piano lui reproche de négliger ses exercices, de ne pas jouer les Études de Moscheles et le Gradus ad Parnassum de Clementi. Il dit, en commentaire, que le Gradus est aussi un escalier et le clavier de même puisqu’il contient une échelle.

Il faut bien dire qu’il n’y a pas de sphère de représentations qui ne puisse symboliser des faits et des désirs d’ordre sexuel.

9. Sentiment de réalité et de la répétition

Un homme actuellement âgé de 35 ans raconte un rêve qu’il se rappelle bien et qu’il dit avoir eu quand il avait quatre ans : Le notaire chez qui était déposé le testament de son père (il avait perdu son père à trois ans) apportait deux grosses poires blanches (Kaiserbine) ; on en donnait une à l’enfant. L’autre était sur l’appui de la fenêtre du salon. Il se réveilla persuadé de la réalité de ce qu’il avait rêvé et demanda obstinément à sa mère la seconde poire ; il affirmait qu’elle était sur l’appui de la fenêtre. Sa mère en rit.

Analyse. — Le notaire était un vieux monsieur jovial qui, à ce qu’il croit se rappeler, avait bien une fois apporté des poires. L’appui de la fenêtre était comme il l’avait vu dans son rêve. Il ne peut se rappeler autre chose ; si ce n’est que sa mère lui avait, quelque temps avant, raconté un rêve. Elle avait deux oiseaux sur la tête et se demandait quand ils s’envoleraient, mais ils ne s’envolaient pas ; seulement l’un d’eux vint à sa bouche et la suça.

Le rêveur ne pouvant nous donner d’autres souvenirs, nous avons le droit de chercher une interprétation symbolique. Les deux poires (pommes ou poires) sont les seins de la mère qui l’a nourri. L’appui de la fenêtre serait le relief de la poitrine, analogue au balcon dans les rêves de maison. Son sentiment de réalité, après le réveil, est fondé, car sa mère l’a vraiment nourri et même bien plus longtemps qu’il n’est d’usage, et la poitrine de sa mère est toujours là. Le rêve doit être traduit ainsi : Mère, donne (montre)-moi de nouveau le sein qui m’a nourri autrefois. L’« autrefois » est représenté par le fait que l’une des poires a été mangée, le « de nouveau » par le désir de l’autre. La répétition d’une action dans le temps est représentée très habituellement dans le rêve par la multiplication d’un objet, qui apparaît autant de fois.

Il est évidemment très saisissant de voir la symbolique jouer un rôle dans le rêve d’un enfant de quatre ans, mais ceci n’est pas une exception, c’est la règle. On peut dire que le rêveur dispose des symboles dès le début de sa vie.

Même en dehors du rêve, l’homme se sert de très bonne heure de représentations symboliques. On le voit bien — pour ne prendre qu’un exemple — dans ce souvenir nullement influencé d’une jeune femme actuellement âgée de 27 ans, du temps où elle en avait 3 à 4. Avant une promenade, la bonne les avait conduits, elle, son petit frère plus jeune de 11 mois et une petite cousine d’âge intermédiaire, aux w.-c., pour qu’ils fissent leur petite affaire avant de sortir. Comme elle était la plus âgée, elle s’assit sur le siège et les deux autres sur des vases. Elle demanda à la petite cousine : « As-tu aussi un porte-monnaie ? Walter a une petite saucisse, moi j’ai un porte-monnaie. » Réponse de la cousine : « Oui, j’ai aussi un porte-monnaie. » La bonne d’enfants qui avait écouté tout cela en riant le raconta à la maman qui répondit par une réprimande sévère.

Voici maintenant un rêve dont le beau put être interprété, bien que la rêveuse aidât fort peu.

10. « Contribution à la question de la symbolique du rêve chez les gens bien portants »

« Une objection souvent présentée par les adversaires de la psychanalyse — et dernièrement encore par Havelock Ellis— est que la symbolique des rêves vaut peut-être pour les névrosés, mais nullement pour les normaux. Or, de même que la recherche psychanalytique ne voit entre la vie mentale du normal et celle du névrosé aucune différence de nature mais seulement une différence quantitative, l’analyse des rêves où l’on voit les complexes refoulés agir de la même façon chez les sujets bien portants et chez les malades montre que les mécanismes comme la symbolique sont parfaitement identiques chez les uns et chez les autres. On peut même dire que les rêves ingénus de gens bien portants contiennent une symbolique beaucoup plus simple, plus claire et plus caractéristique que celle des névropathes. Chez ces derniers, comme la censure agit plus fortement, il y a une déformation plus importante et souvent la symbolique est tourmentée, obscure et difficile à interpréter. Le rêve qui suit illustrera ce fait. Il m’a été raconté par une jeune fille non névrosée, de nature assez prude et réservée. J’apprends, au cours de la conversation, qu’elle est fiancée, mais que son mariage rencontre des obstacles qui la font hésiter. Elle me raconte spontanément le rêve suivant : « I arrange the centre of a table with flowers for a birthday. » Questionnée, elle explique qu’en rêve elle se sentait comme à la maison (elle n’a pas de foyer en ce moment) et qu’elle éprouvait un sentiment de bonheur.

« La symbolique « populaire » me permet de traduire le rêve. Il exprime ses souhaits de fiancée : la table, avec les fleurs au milieu, symbolise elle-même et ses organes génitaux ; elle se représente ses vœux d’avenir comme déjà exaucés, puisqu’elle pense à la naissance d’un enfant ; le mariage est donc passé depuis longtemps.

« Lors de l’analyse, je fis d’abord remarquer que « the centre of a table » est une expression peu habituelle, ce qu’elle concéda, mais naturellement je ne pus pas lui poser des questions directes. J’évitai soigneusement de lui suggérer le sens du symbole et lui demandai seulement ce qui lui venait à l’esprit pour les diverses parties de ce rêve. Au cours de l’analyse, sa retenue fit place à un intérêt très sensible et à une franchise que rendait possible le sérieux de la conversation. À ma question sur l’espèce des fleurs, elle répondit d’abord : « expensive flowers ; one has to pay for them », puis que c’étaient : « lilies of the valley, violets and pinks or carnations ». Je supposai que le mot lily, dans ce rêve, avait son sens populaire et apparaissait comme symbole de pureté ; elle confirma cette supposition en disant que le mot lily évoquait pour elle purity. Valley est un symbole que le rêve emploie souvent pour la femme ; ainsi la rencontre fortuite des deux symboles dans le mot anglais qui signifie muguet sert, dans la symbolique du rêve, à indiquer combien sa virginité est précieuse — expensive flowers, one has to pay for them — et exprime en même temps l’espoir que l’homme saura l’estimer à sa valeur. La remarque expensive flowers a, ainsi que nous allons le voir, un sens différent pour chacune des trois fleurs symboliques.

« Je cherchai à comprendre le sens caché du mot violets qui paraissait bien peu sexuel ; je crus d’abord très hardi de l’expliquer par une association inconsciente avec le français viol. À ma grande surprise, la rêveuse l’associait à violate, qui a, en anglais, le même sens. Le rêve utilise la grande ressemblance entre violet et violate (ils ne se distinguent que par un accent différent sur la dernière syllabe), pour indiquer, par la fleur, la pensée de la violence qui accompagne la défloration (ce mot emprunté également à la symbolique des fleurs) et peut-être aussi pour indiquer une tendance masochiste de cette jeune fille. C’est un bel exemple de mot-pont utilisé par les voies qui mènent vers l’inconscient. L’expression one has to pay for them indique la souffrance avec laquelle elle devra payer la joie d’être femme et mère.

« À propos du mot pinks, qu’elle transforme ensuite en carnations, je pense à charnel. Mais le mot qui lui vient à l’esprit est colour. Elle ajoute que les carnations sont les fleurs que son fiancé lui a apportées souvent et en grande quantité. À la fin de la conversation, elle avoue brusquement, d’une manière spontanée, qu’elle ne m’a pas dit la vérité et que ce n’est pascolour, mais incarnation qui lui est venu à l’esprit. C’est le mot que j’avais attendu ; d’ailleurscolour n’en est pas très éloigné, il est même amené par le sens de carnation (couleur de la chair), il est donc déterminé par le complexe. Cette insincérité montre que c’est en ce point qu’il y avait le plus de résistance ; c’est ici que la symbolique est la plus transparente, et le combat entre la libido et le refoulement le plus grand, car c’est un thème phallique. La remarque que ces fleurs avaient été souvent offertes par le fiancé est encore une indication de leur sens phallique et s’ajoute au double sens de carnation. Le prétexte des fleurs données est utilisé pour exprimer la pensée de présent sexuel et de présent réciproque ; elle donne sa virginité et attend, en échange, une riche vie d’amour. Ici aussi l’expression « expensive flowers, one has to pay for them » a une signification et probablement matérielle. La symbolique des fleurs dans le rêve contient donc le symbole de la jeune fille et de la femme, le symbole de l’homme et une indication de défloration forcée. Il faut indiquer à ce propos que la symbolique sexuelle des fleurs est très répandue : les fleurs, organes de reproduction des plantes, tendent naturellement à représenter les organes humains ; les fleurs offertes par les amoureux ont peut-être surtout cette signification inconsciente.

« La fête d’anniversaire qu’elle prépare en rêve signifie probablement la naissance d’un enfant. Elle s’identifie avec le fiancé, le représente « la préparant » à une naissance, donc en coït avec elle. La pensée latente paraît être : Si j’étais lui, je n’attendrais pas, mais je déflorerais la fiancée sans lui en demander la permission, j’emploierais la force ; — c’est ce qu’indique aussi le mot violate. Ainsi s’exprime la composante sadique de la libido.

« Dans une couche plus profonde du rêve, le I arrange devait avoir un sens auto-érotique, donc infantile.

« Elle a aussi une notion de son indigence physique, qui n’est possible qu’en rêve. Elle se voit plate comme une table ; elle insiste d’autant plus sur le caractère précieux du « centre » (elle le nomme à un autre moment a centre piece of flowers), de sa virginité. L’horizontalité de la table doit aussi contribuer au symbole. Cette concentration du rêve est à remarquer, rien n’est superflu, chaque mot est un symbole.

« Elle apporte plus tard un complément au rêve : « I decorate the flowers with green crinkled paper (elle ajoute que c’est du fancy paper avec lequel on recouvre les pots de fleurs ordinaires), to hide untidy things, whatever was to be seen, which was not pretty to the eye ; there is a gap, a little space in the flowers. The paper looks like velvet or moss. » À decorate elle associedécorum, comme je m’y étais attendu. La couleur verte domine. À cela elle associe hope,encore une allusion à la grossesse. Dans cette partie du rêve, ce n’est pas l’identification avec l’homme qui domine, ce sont des pensées de honte et de franchise. Elle se fait belle pour lui, avoue ses défauts physiques dont elle a honte et qu’elle cherche à corriger. Les mots velours, mousse indiquent clairement les crines pubis.

« Le rêve exprime des pensées que la jeune fille, éveillée, connaît à peine. Ces pensées ont trait à l’amour physique, à ses organes ; elle est préparée pour un jour de naissance, c’est-à-dire que l’acte s’accomplit ; la crainte de la défloration, peut-être aussi la douleur mêlée de joie s’expriment en même temps ; elle s’avoue ses défauts physiques, les compense en surestimant la valeur de sa virginité. Sa pudeur excuse la sensualité qui apparaît ainsi, en lui donnant pour but un enfant. Des considérations matérielles, étrangères à l’amour, s’expriment aussi. La coloration affective de ce rêve simple (le sentiment de bonheur) montre assez que de puissants complexes affectifs y ont été satisfaits. »

Ferenczi a fait observer avec raison que ce sont précisément les rêves des ingénus qui permettent de trouver le sens des symboles et la signification des rêves (Intern. Zeitschrift für Psychoanal., IV, 1916-17).

J’introduis ici l’analyse du rêve d’un personnage historique de notre époque, parce qu’un objet, qui paraîtrait en tout cas représenter le membre viril, est parfaitement caractérisé comme symbole phallique par une indication supplémentaire. L’allongement indéfini d’une cravache ne peut vraiment indiquer que l’érection. De plus, ce rêve est un bel exemple de la manière dont les pensées sérieuses et éloignées de la sont figurées par des éléments sexuels infantiles.

11. Un rêve de Bismarck

(Communiqué par le Dr  Hanns Sachs)

« Dans ses Gedanken und Erinnerungen (Volksausgabe, II, p. 222), Bismarck reproduit une lettre qu’il écrivit le 18 décembre 1881 à l’empereur Guillaume. Cette lettre contient le passage suivant : « Ce que me dit Votre Majesté m’encourage à lui raconter un rêve que j’eus au printemps de 1863, dans les jours les plus difficiles, alors que nul œil humain ne voyait d’issue possible. Je rêvai, et je le racontai le lendemain matin à ma femme et à d’autres témoins, que je chevauchais sur un étroit sentier des Alpes. À droite l’abîme, à gauche des rochers ; le sentier devenait de plus en plus étroit, si bien que mon cheval refusait d’avancer et que le manque de place rendait impossible de revenir en arrière ou de mettre pied à terre ; alors je frappai la muraille de rocher de ma cravache que je tenais dans ma main gauche et j’appelai Dieu à mon aide ; la cravache s’allongea à l’infini, le mur de rocher s’écarta comme une coulisse et ouvrit un large chemin d’où on voyait des collines et des pays boisés comme en Bohême et des troupes prussiennes avec des drapeaux. En rêve je me demandais comment je pourrais prévenir rapidement Votre Majesté. Ce rêve s’accomplit et je m’éveillai joyeux et fortifié. »

« L’action du rêve se divise en deux parties. Dans la première le rêveur se trouve dans une situation terrible, dans la seconde il en est tiré d’une manière miraculeuse. La situation difficile où se trouvent le cheval et le cavalier est une représentation de rêve de la position critique de l’homme d’État : la veille au soir il avait médité sur les problèmes politiques et l’avait ressentie d’une manière particulièrement amère. Les expressions figurées dont se sert Bismarck dans le passage cité plus haut décrivent la situation désespérée où il se trouvait alors ; il la connaissait donc fort bien et y pensait beaucoup. Nous trouvons également ici un bel exemple du « phénomène fonctionnel » de Silberer. Les idées qui occupent l’esprit du rêveur, le fait que chacune des solutions qu’il imagine se heurte à des obstacles insurmontables, mais que son esprit ne peut ni ne doit se détacher de ces problèmes, sont très bien représentés par le cavalier qui ne peut ni avancer, ni reculer. La fierté qui lui interdit de céder ou de se retirer s’exprime dans le rêve par les mots : revenir ou descendre de cheval… impossible. La nature d’homme d’action, sans cesse tourmenté pour le bien des autres, faisait que Bismarck pouvait aisément se comparer à un cheval. Il l’a d’ailleurs fait à diverses occasions et notamment dans l’expression bien connue : « Un cheval courageux meurt sous le harnais. » Ainsi expliqués, les mots le cheval refusait d’avancer signifient que l’homme surmené éprouvait le besoin de se détourner des soucis du présent, autrement dit qu’il était en train de se dégager des liens du principe de réalité par le sommeil et le rêve. L’accomplissement du désir, qui est si fortement marqué dans la seconde partie du rêve, est déjà indiqué ici par le sentier des Alpes : Bismarck savait déjà alors qu’il passerait son prochain congé dans les Alpes, à Gastein ; le rêve qui l’y transporte le délivre ainsi d’un seul coup de toutes les fâcheuses affaires d’État.

« Dans la seconde partie, les souhaits du rêveur sont représentés comme accomplis, et cela de deux manières, l’une toute simple et claire, l’autre symbolique. D’une manière symbolique, par la disparition du rocher qui le gênait, à la place duquel apparaît un large chemin — qui représente l’issue cherchée sous sa forme la plus commode ; d’une manière claire, par le spectacle des troupes prussiennes qui avancent. Il est inutile d’invoquer, pour expliquer cette vision prophétique, des influences mystiques ; la théorie freudienne de l’accomplissement du désir suffit pleinement. À ce moment déjà, Bismarck souhaitait une guerre victorieuse avec l’Autriche comme le meilleur moyen de sortir des conflits intérieurs de la Prusse. Voir les troupes prussiennes avec leurs drapeaux en Bohême, donc en pays ennemi, c’est réaliser ce désir par le rêve, ainsi que le postule la théorie de Freud. Il faut seulement ajouter, comme trait individuel, que le rêveur dont il est ici question ne se contentait pas de l’accomplissement du rêve, mais savait aussi forcer la réalité. La cravache qui devient « infiniment longue » est un trait frappant pour tous ceux qui connaissent un peu la technique d’interprétation psychanalytique. La cravache, la canne, la lance et tous les objets de cette espèce sont des symboles phalliques courants ; mais quand cette cravache possède encore la propriété de s’étendre, particulière au phallus, aucun doute n’est plus possible. L’exagération du phénomène par l’allongement « à l’infini » paraît indiquer un surinvestissement infantile. Le fait de prendre la cravache dans la main est une allusion très claire à la masturbation. Il ne s’agit évidemment pas de la vie actuelle du rêveur, mais d’un désir d’enfance très lointain. L’interprétation du Dr Stekel est très utile ici ; d’après lui, la gauche, dans le rêve, indique la faute, le défendu, le péché, ce qui peut très bien s’appliquer à l’onanisme enfantin. On peut indiquer, entre ces couches infantiles très profondes et les couches supérieures qui ont trait aux projets actuels de l’homme d’État, une couche moyenne qui serait en relation avec les deux autres. Toute la scène : délivrance miraculeuse d’une situation terrible, grâce à un coup qu’on frappe sur un rocher en invoquant l’aide de Dieu, rappelle d’une manière évidente la scène biblique où Moïse fait jaillir du rocher qu’il frappe l’eau pour les Israélites altérés. Nous pouvons aisément admettre que Bismarck, issu d’une famille protestante nourrie de la Bible, n’avait pas oublié ce passage. En ces temps de conflit, Bismarck pouvait aisément se comparer à Moïse, récompensé par l’insurrection, la haine et l’ingratitude du peuple qu’il voulait délivrer. Ceci rattacherait cette scène à ses souhaits actuels. D’autre part, le passage de la Bible contient bien des particularités très utilisables pour un fantasme de masturbation. Moïse prend sa verge malgré l’ordre du Seigneur, et Dieu punit cette désobéissance en lui annonçant qu’il mourra sans voir la Terre promise. La verge — symbole phallique incontestable — saisie malgré la défense, le liquide qui résulte du coup donné, la menace de mort résument parfaitement les principaux moments de la masturbation chez l’enfant. Il est intéressant de voir comment ces deux images hétérogènes, nées l’une de l’esprit d’un homme d’État génial, l’autre des tendances d’une âme primitive d’enfant, se sont fondues grâce à la scène biblique et ont pu de cette manière écarter tous les éléments pénibles. Le fait que saisir la verge est une action défendue, une rébellion, n’est indiqué que d’une manière symbolique, par la main gauche. Mais, dans le contenu manifeste du rêve, Dieu est invoqué à cette occasion comme pour écarter nettement l’idée de défense ou de chose cachée. Des deux prophéties que Dieu fait à Moïse : il verra la Terre promise, il n’y entrera pas, l’une est très clairement représentée comme accomplie (regard sur les collines et le pays boisé), l’autre, très pénible, n’est pas évoquée du tout. Il est vrai que l’eau a disparu, victime de l’élaboration secondaire qui réunit les deux scènes, mais c’est le rocher lui-même qui tombe.

« On pourrait s’attendre à ce que la conclusion d’un rêve infantile de masturbation, où l’interdiction est indiquée, fût le désir chez l’enfant que les personnes de son entourage détenant l’autorité n’en sachent rien. Dans ce rêve, ce souhait est remplacé par son contraire, le désir d’annoncer aussitôt au roi ce qui s’est passé. Mais ce renversement s’ajuste parfaitement aux fantasmes de victoires des couches supérieures de la pensée du rêve et d’une partie du contenu manifeste. Un rêve de victoire et de conquête recouvre souvent un désir de réussir une conquête érotique. Quelques traits du rêve : résistance opposée à une pénétration, large chemin frayé par la cravache allongée, iraient dans ce sens ; mais ce n’est pas une base suffisante pour en conclure que des pensées et désirs si définis parcourent le rêve. Nous avons ici un exemple type de déformation du rêve parfaitement réussie. L’inconvenant a été retouché d’une manière telle qu’il ne traverse jamais la trame étendue sur lui comme un voile protecteur. De là vient qu’on a pu éviter le déclenchement de l’angoisse. C’est un cas idéal d’accomplissement de désir réussi sans que la censure en souffre, et c’est pour cela qu’au réveil de rêves de cette sorte le rêveur se sent joyeux et fortifié.

[…]

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