L’élémentarisme et son origine – Theo van Doesburg



La polarité fondamentale de la structure naturelle est conditionnée dans tout ce qui nous entoure, par les positions horizontales et verticales. Toute la mécanique de la vie quotidienne se base sur le système orthogonal. Les fonctions vitales (être débout, marcher, s’entendre, se déplacer, être assis, etc.) c’est-à-dire tout ce qui concerne la structure architecturale est également basé sur ce système.

Le rythme accéléré de la vie contemporaine ayant supprimé peu à peu tous les intervalles, les formes élémentaires furent obligées d’apparaître. L’architecture engendrée par cette idée n’a plus pour exprimer son époque que la ligne droite et des plans horizontaux et verticaux. Les moyens élémentaires d’expression de l’architecture et de la peinture n’ont pas été appliqués arbitrairement, mais sont la résultante d’une série de considérations psychologiques, biologiques et économiques. La ligne droite répond à la vitesse de la circulation moderne, les plans horizontaux et verticaux aux manipulations minimales, aux plus simples des fonctions de la vie et de la technique industrielle.
Il est vrai que ces dernières ont été pour la plupart remplacées par les machines, mais cependant la dualité naturelle de l’horizontale et de la verticale y prédomine Autrefois cette dualité s’exprimait dans le détail aussi bien que dans la production collective (le bien et le mal; statique et dynamique; charge et appui).
La conception de l’art classique se base également sur cette dualité. En peinture elle maîtrise la composition soit avec sujet, soit abstraite. L’esprit humain, déjà déformé par la symétrie, ainsi que par la dualité (féminin-masculin; espace-temps, etc.) confondait le spirituel avec le naturel. Un confluent de valeurs primordiales finit par une décadence chronique.

L’homme moderne a comlètement rompu avec cette époque. Quoiqu’il se serve du mécanisme de la vie moderne, son esprit n’y participe pas. Il ne voit l’univers qu’en projection et en coupe transversale. Sans se séparer du monde, il s’en libère spirituellement. L’univers n’est pour lui qu’un système de rapports. Il le considère sous une nouvelle dimension. Il se construit un noveau monde des résidus de l’ancien, et oppose au système orthogonal l’obliquité.
Cette dimension oblique ne détruit pas seulement les anciens moyens d’expression orthogonale (en musique, architecture, peinture, plastique, danse etc.) mais elle provoque en même temps une optique et une phonétique nouvelles. Ces rénovations élémentaires ont leurs équivalents dans la relativité, les nouvelles recherches sur la matière et l’attitude vis-à-vis de l’intelligence illimitée de l’être humain et de son initiative créatrice.

Opposé aux dogmes religieux et à l’absolutisme, l’élémentariste éprouve la vie comme une transformation perpétuelle, et l’activité spirituelle comme un phénomène de contraste.
L’élémentariste s’efforce d’unifier dans une nouvelle forme d’expression les deux facteurs principaux de notre activité créatrice, c’est-à-dire le repos et le mouvement, le temps et l’espace.
L’ reconnaît le temps comme une valeur importante dans l’oeuvre plastique; c’est ainsi qu’il a donné au film, à la musique, au théâtre, à la plastique, à l’architecture de nouvelles possibilités.
C’est exclusivement une méthode universelle, soit pour l’art, soit pour la production industrielle.
L’ s’oppose au compromis, à la décadence, à la confusion esthétique d’aujourd’hui (néo-classicisme, surréalisme etc.) et au dogme borné.
Il réduit toutes les activités spirituelles et techniques à leur forme la plus élémentaire. Il sort d’une pensée fonctionelle, reconnaît l’énergie latente de la matière, (couleur, verre, fer, béton, son, parole) et trouve dans l’architecture une méthode de construction qui synthétise toutes les fonctions de la vie humaine. L’ à pris naissance en 1924 en Hollande (du groupe «de stijl») et a trouvé, depuis, des adhérents dans toutes les pays.
Georges Antheil dans la musique, Césare Domela, Vordemberghe-Gildewart et l’auteur de cet article (fondateur du mouvement) dans la peinture, Constantin Brancusi dans la plastique, Mies van der Rohe, van Eesteren, Rietveld et l’auteur dans l’architecture, I. K. Bonset, dans la littérature, Fr. Kiesler dans la rénovation du théâtre, sont des élémentaristes.
L’ abandonne tous les systèmes précédents et trouve dans le désordre spirituel et social et dans l’absence de style de notre époque la confirmation de ses principes fondamentaux: la différence capitale dans la structure entre nature-collectivité, et esprit-individu. C’est pour cela qu’il protège chaque mouvement destructeur qui tend à libérer vraiment l’esprit humain, pour amener enfin l’individu et la collectivité à un niveau plus élevé.

Tous les «ismes» des dernières décades ont échoué pour la plupart soit à cause de l’étroitesse de leurs dogmes, soit à la suite de compromis ou de tendances chauvinistes. Toutes les conquêtes esthétiques des derniers vingt ans n’ont pu empêcher l’individu, aussi bien que la collectivité, de s’intéresser exclusivement à des réussites matérielles. Seul le bien-être matériel et physique a toujours servi et sert encore de critère. Il faudra des moyens plus forts que ceux de l’art pour relever l’être humain de son infériorité et pour l’amener à un état de vie conscient et plus optimiste. L’élémentariste tâche de développer des moyens en vue de ce but et sympathise pour cette raison avec chaque mouvement qui ne craint pas de faire des sacrifices pour se rénover, se libérer et pour approfondir la nouvelle conception de la vie. La grande lutte engendrée par l’ consiste dans la de la vieille conception de la vie, basée sur l’illusionisme dans toutes ses formes, (assouvissement dans la nature et dans l’art etc.); d’un autre côté, l’ s’essaye à reconstruire un monde élémentaire d’une réalité supra-sensible. Il a pour tâche de supprimer les reliefs décoratifs qui pullulent dans le monde entier, les vestiges de la religion et la tradition de la forme-type. L’ ne se limite pas seulement à l’art, à l’architecture, aux objets, mais il s’attache aussi à l’être humain et à la collectivité. Il reveillera et renforcera dans la génération future l’esprit d’héroïsme, afin qu’une rénovation essentielle de la mentalité contemporaine puisse avoir lieu. Cette agitation qui, au lieu d’être plastique, est plutôt psychologique, exige un désintéressement et une spontanéité héroïque.

      C’est sur cette base entre autres, que je m’efforçais, de faire dans l’Aubette à Strasbourg un plus ample essai, afin de donner à l’ une expression plastique.

V. D

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