L’ Art brut préféré aux arts culturels [extraits] – Jean Dubuffet



Un qui entreprend, comme nous, de regarder les œuvres des IRRÉGULIERS, il sera conduit à prendre de l’art homologué, l’art donc des musées, galeries, salons – appelons le L’ART L – une idée
tout à fait différente de l’idée qu’on en a couramment. Cette production ne lui paraîtra plus en effet représentative de l’activité artistique générale, mais seulement de l’activité d’un clan très particulier : le clan des intellectuels de carrière.
Quel pays qui n’ait sa petite section d’art l, sa brigade d’intellectuels de carrière ? C’est obligé. d’une capitale à l’autre, ils se singent tous merveilleusement et c’est un art artificiel qu’ils pratiquent, un art espéranto, partout infatigablement recopié, peut -on dire un art ? Cette activité a-t-elle quoi que ce soit à voir avec l’art ?
C’est une idée assez répandue qu’en regardant la production artistique des intellectuels, on tient du même coup la fleur de la production générale, puisque les intellectuels, issus des gens du commun, ne peuvent manquer d’avoir toutes les qualités de ceux-ci, avec en plus celles acquises par leurs longues élimations de culottes sur les bancs d’école, sans compter qu’ils se croient par définition très intelligents, bien plus intelligents que les gens ordinaires. Mais est-ce sûr? On rencontre aussi beaucoup de gens qui ont de l’intellectuel une idée bien moins favorable.
L’intellectuel leur apparaît comme un type sans orient, opaque, sans vitamines, un nageur d’eau bouillie. Désamorcé. Désaimanté. En perte de voyance.
Ça se peut que la position assise de l’intellectuel soit une position coupe-circuit.
L’intellectuel opère trop assis : assis à l’école, assis à la conférence, assis au congrès, toujours assis. Assoupi souvent. Mort parfois, assis et mort.
On a longtemps tenu l’intelligence en grande estime. Quand on disait d’un qu’il est intelligent, n’avait-on tout dit ? Maintenant on déchante là dessus, on commence à demander autre chose, les actions de l’intelligence baissent bien. C’est celles de la vitamine qui sont en faveur maintenant. On s’aperçoit que ce qu’on appelait intelligence consistait en un petit savoir-faire dans le maniement de certaine algèbre simpliste, fausse, oiseuse, n’ayant rien du tout à voir avec les vraies clairvoyances (les obscurcissant plutôt).
On ne peut pas nier que sur le plan de ces clairvoyances là, l’intellectuel brille assez peu.
L’imbécile (celui que l’intellectuel appelle imbécile) y montre beaucoup plus de dispositions. On dirait même que cette clairvoyance les bancs d’école l’éliment en même temps que les culottes.
Imbécile ça se peut, mais des étincelles lui sortent de partout comme une peau de chat au lieu que chez monsieur l’agrégé de grammaire pas plus d’étincelles que d’un vieux torchon mouillé, vive plutôt l’imbécile alors ! C’est lui notre homme !
Ce qu’ils devraient se faire faire, nos docteurs à barrettes, c’est un curetage de la cervelle.
Alors ils deviendraient bons conducteurs des courants et des millions d’yeux leur pousseraient dans le sang comme à l’homme sauvage, plus utiles pour voir que la paire de lunettes qu’ils s’accrochent au nez. Il faudrait que les docteurs fassent le grand harakiri de l’intelligence, le grand saut dans l’imbécillité extralucide, c’est alors seulement que ça leur pousserait, les millions d’yeux.
Le côté illusoire de ce qu’on appelait l’intelligence, il y a encore des gens qui n’en ont pas encore pris clairement conscience (surtout parmi les intellectuels bien sûr) et ceux là s’esclaffent quand ils entendent dire qu’on puisse faire peu de cas de ce qu’ils appellent l’intelligence, et qu’on compte plutôt, s’agissant de lucidité, sur ceux qu’ils appellent imbéciles. Une idée pareille ne leur paraît pas sérieusement possible.
L’intellectuel, il raffole des idées, c’est un grand mâcheur d’idées, il ne peut pas concevoir qu’il y ait d’autres gommes à mâcher que celle des idées.
Or bien l’art c’est justement une gomme qui n’a rien à voir avec les idées. On le perd quelquefois de vue. Les idées, et l’algèbre des idées, c’est peut-être une voie de connaissance, mais l’art est un autre moyen de connaissance dont les voies sont tout autres : c’est celles de la VOYANCE. La voyance n’a que faire de savants et d’intelligents, elle ne connaît pas ces zones là.
Le savoir et l’intelligence sont débiles nageoires auprès de la voyance.
Les idées c’est un gaz pauvre, un gaz détendu. C’est quand la voyance s’éteint qu’apparaissent les idées et le poisson aveugle de leurs eaux : l’intellectuel.
C’est la raison d’être de l’art qu’il est un moyen d’opération ne passant pas par le chemin des idées. Où les idées s’en mêlent, c’est de l’art oxydé, cela ne vaut plus rien. D’idées donc le moins possible
! Ça n’est pas d’idées que se nourrit l’art !
Il y en a (l’auteur de ces lignes par exemple) qui vont jusque là qu’ils tiennent l’art des intellectuels pour faux art, pour la fausse monnaie de l’art, monnaie copieusement ornée mais qui ne sonne pas.
Bien sûr que l’ornement c’est un peu intéressant, mais le son tellement plus. Il y a des petits ouvrages de rien du tout, tout à fait sommaires, quasi informes, mais qui SONNENT très fort et pour cela on les préfère à maintes œuvres monumentales d’illustres professionnels.
Il suffit à certains qu’on leur révèle d’une œuvre que son auteur est artiste de profession pour que le charme aussitôt se rompe. Chez les artistes comme chez les joueurs de cartes ou chez les amoureuses les professionnels font un peu figure de marrons.
Le vrai art il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L’art il déteste être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L’art est un personnage passionnément épris d’incognito. Sitôt qu’on le décèle, que quelqu’un le montre du doigt, alors il se sauve en laissant à sa place un figurant lauré qui porte sur son dos une grande pancarte où c’est marqué ART, que tout le monde asperge aussitôt de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez. C’est le faux monsieur Art celui-là. C’est celui que le public connaît, vu que c’est lui qui a le laurier et la pancarte. Le vrai monsieur Art pas de danger qu’il aille se flanquer des pancartes ! Alors, personne ne le reconnaît.
Il se promène partout, tout le monde l’a rencontré sur son chemin et le bouscule vingt fois par jour à tous les tournants de rues, mais pas un qui ait l’idée que ça pourrait être lui monsieur Art lui-même dont on dit tant de bien. Parce qu’il n’en a pas du tout l’air. Vous comprenez, c’est le faux monsieur Art qui a le plus l’air d’être le vrai et c’est le vrai qui n’en a pas l’air ! Ça fait qu’on se trompe ! Beaucoup se trompent !
Jean Dubuffet, tiré de « L’art brut préféré aux arts ls », Galerie René Drouin, Paris, 1949.
Spread the love
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •