Elémentarisme (les éléments de la nouvelle peinture) – Theo van Doesburg



Qu’est-ce-que l’essentiel pour le peintre de nos jours ?

Se sentir „couleur”, être couleur. Sans ceci, l’oeuvre restera achromatique, même si elle est bigarrée.
Etre le blanc, le rouge, le jaune, le noir, c’est être peintre. Ce n’est pas suffisant que le peintre d’aujourd’ hui pense en couleurs : il faut qu’il soit couleur, qu’il en mange et qu’il se transforme en tableau. C’est l’essentiel.
Se sentir couleur veut dire : porter en soi-même toute la gamme des couleurs, pas comme un trésor, mais comme une croix.
Du point de vue „forme” un seul élément suffit, par exemple le carré.
Le carré est un élément stable, qui doit être arithmétisé pour devenir animé. La ligne est fonctionnelle, elle sépare et elle lie en même temps. Elle donne la force à l’oeuvre, et à l’œil du spectateur, la direction. La „composition” n’est plus une notion supérieure dans la peinture. La composition était „une transition” vers une forme universelle : la forme-esprit. La véritable oeuvre d’art est seulement faite par ceux qui n’ont pas hésité à la totale de leurs impressions optiques. L’oeuvre complète et définitive se crée hors de notre personnalité; il ne faut même pas hésiter à supprimer notre personnalité. L’universel est au dessus d’elle. La spontanéité n’a jamais créé une oeuvre d’une valeur lle solide. Le procédé de la forme universelle est basé sur le calcul de la mesure et du nombre. Les pyramides de Khéops sont basées sur un même procédé. La personnalité avait encore une raison d’être jusqu’à la composition, mais dès la période de „la construction,” la personnalité devint un obstacle et une pasquinade. La composition est : variations individuelles des formes, des couleurs ou des rapports équilibrés (le peintre était un équilibriste). La construction est: stabilisation et synthèse des formes, des couleurs ou des rapports : tendance sur-individuelle. Avoir une préférence pour une certaine couleur (p.e. jaune) ou pour une certaine direction (p.e. verticale) est identique avec la préférence pour une certaine nourriture. L’art descend au niveau de la cuisine. Changer la direction (peut-être par l’oblique) est changer et renouveler l’optique du spectateur. Le procédé du spontanéisme n’a jamais créé „la merveille” parce que ce procédé est basé sur une fantaisie superficielle. Rien n’est plus dangereux que la fantaisie… fantaisie est: esprit café-chantant. Seul ce qui est travaillé profondément, ce qui est mortifié, a de l’importance.

Le travail en vitesse, en hâte, sans discipline ni contrôle, ne peut donner que des impressions fugitives. L’oeuvre n’obligera pas le spectateur à la contempler.

La surface froide et tendue a désormais plus d’importance qu’une facture nerveuse ou qu’un coloris chaud. La maturité spirituelle se montrera plutôt dans le gris, le jaune et le vert, que dans le rouge et le brun. (on peut user des ocres à la condition qu’ils soient compris comme matière). Il faut toujours peindre contre la nature et contre son propre „tempérament”. Se laisser aller est une faiblesse, une espèce d’hystérie. Si vous êtes plein d’un rouge choisissez un vert ou un bleu; si vous êtes plein d’un jaune, choisissez le gris ou le noir. Dans cette opposition constante se trouve tout le mystère de la création plastique.
Créer suppose à priori une opposition de nous-même avec la matière, avec la nature, avec notre ambiance; autrement l’art plastique n’aura aucun sens. Pour faire une grande oeuvre, il faut se faire petit.

Blanc, toujours beaucoup de blanc et de noir, parce que la couleur reçoit son importance seulement par l’opposition du blanc et du noir. Une seule couleur déjà suffira à créer une oeuvre d’art, à condition que cette couleur soit d’une telle force, d’une telle mathématique, qu’elle puisse nous suggérer par sa mesure, sa direction et sa position, toutes les autres couleurs.

La meilleure main-d’oeuvre est celle qui ne dévoile pas la main humaine. Cette perfection est dépendante de notre entourage, une propreté absolue, une lumière stable, une atmosphère claire, etc. Ces qualités de notre entourage deviennent les qualités de notre oeuvre. L’atelier de l’artiste sera comme une cloche de verre ou un cristal creux. Le peintre doit être blanc, c. à. d. sans drame et sans tache. La palette doit être en verre, le pinceau carré et dur, sans la moindre poussière, pur comme l’instrument d’opération.
Certes, on peut beaucoup apprendre d’un laboratoire médical. Les ateliers d’artistes ne sont-ils pas habituellement comme des cages où ça sent la maladie ? l’atelier du peintre moderne doit avoir l’atmosphère des montagnes à 3000 mètres d’hauteur; la neige éternelle au sommet. Le froid tue les microbes.

paris, 13 juillet 1930.

Théo van Doesburg.

Spread the love
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •