DÉFINITION DU NÉO-TRADITIONNISME – Pierre Louys



I

Se rappeler qu’un tableau — avant d’être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote — est
essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées.

II

Je cherche une définition peintre de ce simple mot « nature » qui étiquette et résume la théorie d’art la plus généralement acceptée de cette fin de siècle.

Probablement : le total des sensations optiques? Mais, sans parler des perturbations naturelles de l’œil moderne, qui ne sait la puissance des habitudes cérébrales sur la vision? J’ai connu des jeunes gens qui se livraient à une gymnastique des nerfs optiques, fatigante, pour voir les trompe-l’œil dans le Pauvre PecJieur : et ils y arrivaient, je le sais. M. Signac vous prouvera par l’impeccable science que ses perceptions chromatiques sont de toute nécessité. Et M. Bouguereau, si ses corrections d’atelier sont sincères, est intimement persuadé qu’il copie la a nature ».

III

Allez au Musée, et considérez chaque toile à part, en vous

1. Art et critique, aS et 3o août 1890. Je n’avais pas vingt ans. J’étais élève de l’École des Beaux-Arts depuis le mois de juillet j888. Cet article fut signé Pierre-Louis, pseudonyme que j’abandonnai à la demande de M. Pierre Louys, le futur auteur d’Aphrodite. S’ isolant des autres : chacune vous donnera sinon une illusion complète, du moins un aspect prétendu vrai de nature.
Vous verrez dans chaque tableau ce que vous aurez voulu y voir.

Or s’il arrive qu’on voie, par efïort de volonté, la a nature » dans des tableaux, la réciproque est vraie. C’est une tendance inéluctable chez les peintres, de ramener les aspects perçus dans la réalité, aux aspects de peinture déjà vus.

Impossible de déterminer tout ce qui peut modifier la vision moderne, mais il n’est pas douteux que la tourmente
d’intellectualité, par où passent la plupart des jeunes artistes, n’arrive à créer de très réelles anomalies optiques. On
voit très bien tels gris violets, quand on a cherché longtemps s’ils sont, ou non, violets.

L’admiration irraisonnée des tableaux anciens où l’on cherche, puisqu’il faut les admirer, des rendus consciencieux de « nature » a certainement déformé l’œil des maîtres de l’École.

De l’admiration des tableaux modernes, qu’on étudie dans le même esprit, et par engouement, proviennent d’autres
perturbations. A-t-on remarqué que cette indéfinissable « nature » se modifie perpétuellement, qu’elle n’est pas la
même au salon de 90 qu’aux salons d’il y a trente ans, et qu’il y a une « nature » à la mode — fantaisie changeante
comme robes et chapeaux ?

IV

Ainsi se forme chez l’artiste moderne, par choix et syn- thèse, une certaine habitude éclectique et exclusive, d’interpréter les sensations optiques — qui devient le critérium naturaliste, l’ipséité du peintre, ce que les littérateurs, plus tard, appellent le tempérament. C’est un mode d’hallucina- tion où l’Esthétique n’a rien à voir, puisque la raison s’y fie, et ne contrôle pas.

V

Lorsqu’on dit que la Nature est belle, plus belle que toutes les peintures, en supposant qu’on reste dans les conditions du jugement esthétique, on veut dire : que ses impressions de nature, à soi, sont meilleures que celles des autres, ce qu’il faut bien admettre.

Mais veut-on comparer la pléni- tude hypothétique, et rêvée! de l’effet original, et la notation de cet effet par telle ou telle conscience? Ici se présente la grosse question du tempérament : « L’art, c’est la nature vue à travers un tempérament. « Définition très juste parce quelle est très vague, et qui laisse incertain le point important : le critérium des tempéraments.

La peinture de M. Bouguereau, c’est la nature vue à travers un tempérament. M. Raffaëlli est un extraordinaire observateur, — mais sensible aux belles formes et aux bel- les couleurs, croyez-vous? .Où commence, où unit le tempérament « peintre »? Il y a une science, le sait-on ? qui s’occupe de ces choses : l’Esthétique, qui se précise et s’assied, grâce aux recherches pratiques des Charles Henry, à la psychologie des Spencer et des Bain. Avant d’extérioriser ses sensations telles quelles, il fau- drait en déterminer la valeur, au point de vue de la beauté.

VI

Je ne sais pourquoi les peintres ont si mal compris l’épithète « naturaliste » appliquée, dans un sens seulement philosophique, à la Renaissance. J’avoue que les Prédelles de l’Angelico qui est au Louvre et l’Homme en rouge de Ghirlandaio et nombre d’autres œuvres de primitifs, me rappellent plus précisément la « nature » que Giorgione, Raphaël, le Vinci. C’est une autre manière de voir, — ce sont des fantaisies différentes.

VII

Et puis tout change dans nos sensations, objet et sujet. Il faut être bien bon élève pour retrouver deux jours de suite le même modèle sur la table. Il y a la vie, l’intensité de coloration, la lumière, la mobilité, Tair, une foule de choses

qu’on ne rend pas. J’arrive ici aux thèmes connus, très vrais d’ailleurs, et d’une évidence!

[…]

IX

« Soyez sincère : il suffit d’être sincère pour bien peindre. Soyez naïf. Faire bêtement ce qu’on voit. » Les bons appareils infaillibles, de rigoureuse exactitude, qu’on a voulu fabriquer dans les académies ! Ceux qui ont fréquenté l’atelier Bouguereau, n’ont point reçu d’autre enseignement, comme ce jour où le maître prononça : « Le Dessin, c’est les emmanchements. » En son pauvre cerveau s’était fixée comme une chose extraordinaire et désirable, la complexité anatomique des emmanchements !

Le dessin, c’est les emmanchements. Les braves gens qui trouvent que ça ressemble à Ingres ! Je ne m’étonnerais pas de cette arrière-pensée qu’il est en progrès sur Ingres. En naturalisme, certes oui ! il photographie.

XV

« L’art, c’est quand ça tourne », autre définition d’un égaré. N’est-ce pas de Paul Gauguin, cette ingénieuse et inédite histoire du modelé? A l’origine, l’arabesque pure, aussi peu trompe-l’œil que possible ; un mur est vide : le remplir avec des taches symé- triques de forme, harmonieuses de couleurs (vitraux, pein- tures égyptiennes, mosaïques byzantines, kakémonos). Vient le bas-relief peint (les métopes des temples grecs, l’église du Moyen-Age). Puis l’essai de trorape-l’œil ornemental de l’antiquité est repris par le xv^ siècle, remplaçant le bas-relief peint par la peinture au modelé de bas-relief, ce qui conserve d’ailleurs l’idée première de décoration (les Primitifs, se rappeler dans quelles conditions Michel-Ange, statuaire, a décoré la voûte de la Sixtine).

Perfectionnement de ce modelé : modelé de ronde bosse; cela mène des premières Académies des Carraches à notre décadence.

L’Art c’est quand ça tourne.

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