Défense et illustration de la machine – Elie Faure



J’ai dit, peut-être même répété, que les peuples attendaient la naissance d’un organisme nouveau. Où est-il donc, et quel est-il ? Il convient d’ouvrir ici une large parenthèse. Un phénomène imprévu a fait chanceler le monde, et ceux mêmes qui le dénoncent n’en soupçonnent pas la portée. C’est pourquoi ils se désespèrent et maudissent les organes encore mal harmonisés du corps social en formation dont nous prenons péniblement conscience. Le « retour à l’esprit », avec la variante élégiaque du « retour à la nature », reconnaît tantôt pour cause et tantôt pour conséquence la levée de boucliers à peu près unani­me dont la machine est l’objet. Tous s’en mêlent, sociologues et philosophes, poètes et romanciers, dramaturges et même cinéastes, Dieu me pardonne. Douglas Fairbanks vit tout nu sur un atoll du Pacifique, dans un bois de cocotiers. Mais c’est par le truchement de la machine à enregistrer les images qu’il nous conte son aventure. Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’aussitôt qu’il doit pourvoir à ses besoins, il construit des machines élémentaires avec des lianes, des épines, des calebasses, des pinces de crabe et des fibres de palmiers. Jusqu’à un appareil de T.S.F., je vous le dis en vérité. Douglas Fairbanks, qui est un sympathique naïf, n’a certainement pas songé à réha­biliter la machine par ces arguments ironiques. Mais Douglas Fairbanks baigne, comme nous baignons tous, dans un monde où la machine nous presse de partout à notre insu, et rythme nos gestes – même et peut-être surtout – réflexes, de plus en plus profondément.

On acclame, me dit-on, une comédie qui condamne la machine avec autant de virulence que d’esprit. Mais je suis convaincu que la plupart des specta­teurs ont retenu leurs places par téléphone, qu’ils se servent de leurs jumelles pour voir de plus près les belles épaules des actrices que font briller les projecteurs et que leur automobile les attend au coin de la rue. Et je ne doute point qu’ils consentent à ce que leur fils qui souffre d’un abcès du cerveau, soit trépané le lendemain matin avec la fraise électrique. N’est-il pas arrivé, huit jours plus tôt, un événement affreux chez leurs voisins de palier ? Un enfant pris dans la nuit d’une crise d’appendicite. Le père qui ne tolère pas chez lui le téléphone, allant chercher son médecin à pied, car l’auto qui se propose est repoussée avec dégoût. Le médecin déjà appelé pour un accou­chement. La longue attente jusqu’à l’aube, un autre patient ayant déjà fait appel au praticien. Celui-ci, autre naturiste, ne disposant ni du téléphone ni de l’auto, refusant l’autobus, refusant le métro, courant avec le père à l’autre bout de Paris chez le chirurgien lui-même adepte de la mystique nouvelle et qui vient juste de sortir. L’opération pratiquée, après dix courses haletantes avec vingt-quatre heures de retard. Est-il nécessaire de conter la suite ? Les principes saufs, mais l’enfant agonisant, alors qu’il était encore possible de le sauver, le chirurgien spiritualiste se chargeant de mettre bon ordre à cette éventualité par trop matérialiste, car, d’accord en cela avec ses coreligion­naires, le père et le médecin, il ne veut pas entendre parler de cette machine indigne de l’Esprit qui s’appelle un autoclave. Que cette histoire ne soit que symbolique, n’est-ce pas souligner la naïveté (?) d’une campagne dont les protagonistes prétendent condamner des armes qu’ils préfèrent réserver à leur usage personnel ? Cela rappelle à s’y méprendre le conclave genevois.

Les excès qu’on reproche à la machine avec une sévérité croissante ne sont cependant pas choses nouvelles dans le monde, sinon par l’apparence que sa puissance leur impose. L’histoire entière de l’esprit est l’histoire de ses excès. Parce que nos ministres parlent trop, devons-nous nous couper la langue ? Souvenez-vous des drames qui ont accompagné la découverte de l’imprimerie, privant l’enlumineur et le scribe de leur art et de leur pain : le bûcher, la roue, la potence, le pilori dressé aux carrefours comme une moisson spontanée. En remontant plus haut, l’instrument de domination et d’oppres­sion donné par l’écriture à la tribu qui l’avait inventée. Plus haut encore, la tragédie vécue par celles qui ignoraient la hache de silex ou la domestication du cheval, et sur qui se ruait la horde munie des armes nouvelles. Plus haut encore, les terribles excès du feu, promené par quelque poète guerrier parmi les populations primitives comme un glaive jailli du ciel. Plus haut enfin, à l’origine des temps même, les avantages assurés aux premiers anthropoïdes qui avaient substitué aux onomatopées et aux gestes le langage articulé et se concertaient pour l’ordre et la poursuite du combat, pour l’asservissement du vaincu et son maintien dans l’esclavage. Le premier langage, la première technique, la première science, le premier culte sont un excès d’intelligence qui s’élève au-dessus de l’état de nature et dompte les forces anarchiques pour établir, dans le drame et la lutte, le règne d’une volonté organisée, et d’un peu plus de compréhension et même d’un peu plus d’amour. L’excès de la con­templation a produit et produit encore – aux Indes, par exemple – l’excès complémentaire des épidémies et des famines où des centaines de milliers d’enfants et d’adultes sont emportés par le typhus, la variole et la diarrhée. Si l’excès du machinisme a tué ou mutilé pendant la guerre, par ses moyens perfectionnés, des millions de jeunes gens, ce sont ses autres excès, ceux de la stérilisation du lait, par exemple, ou du drainage des marais, qui ont élevé en moins d’un demi-siècle, le niveau de la vie humaine d’une vingtaine d’années.

Toute conquête entraîne des excès, c’est-à-dire des souffrances, des meur­tres même, mais elle indique, aux profondeurs du drame humain, la persis­tance du mouvement qui sauve de la stagnation et crée de nouveaux moyens, de nouveaux désirs, de nouvelles raisons de vivre. Toutes les époques, sans exception, ont fait tour à tour ou simultanément bon et mauvais usage des instruments qu’elles ont inventés. La puissance dans le mal d’un outil quelconque se mesure précisément à sa puissance dans le bien. Le feu, source de la machine, détruit et crée, souvent dans la même action. Ce qui détruit et crée, et toujours dans la même action, c’est la vie. Demandez au dieu Shiva. La machine est quelque chose dans le genre du dieu Shiva. Mais un dieu Shiva réincarné, et méconnu, parce qu’il ne porte plus le même nom et qu’il a capté les flammes au milieu desquelles il dansait. Il faut plus de courage pour abattre les vieux dieux que pour adopter les nouveaux. Il s’agit ici d’un mouvement d’instinct le plus souvent irrésistible, et là d’une renonciation aux habitudes dont la plupart survivent si longtemps, dans nos réflexes spirituels, à l’abandon des idées qui déterminaient ces réflexes. Ainsi tant de « matéria­listes » se rallient-ils au christianisme par peur de la fée électrique et de l’ogre d’acier. Ainsi sans doute, toute mystique nouvelle est-elle condamnée à accomplir des excès souvent atroces, afin de toucher en profondeur et de transformer à notre insu même nos sensations, nos réactions et nos idées. Ce n’est que quand une mystique nouvelle nous obsède par ses excès que nous nous apercevons vraiment des besoins qu’elle a fait naître. Les excès de la Terreur ont intronisé en Europe l’égalité civile et le développement fécond de l’industrialisme. Les excès du christianisme – l’ascétisme, la soif du martyre – en ont imposé peu à peu la nécessité à tous les esprits. Tout mode naissant de conquête doit frapper l’imagination et forcer la main aux multitudes résignées aux habitudes machinales du geste et du mot.

Parlons sérieusement. Cette révolte de toute une classe contre la machine – car c’est la classe dirigeante qui, après avoir créé la machine, renie le monstre naissant prêt à la dévorer – témoigne en même temps d’une mauvaise foi majestueuse, d’une singulière absence d’esprit critique et d’une ingénuité qui serait touchante si elle n’était aussi férocement intéressée. Elle oppose la mécanique à l’intelligence, d’abord comme si elle détenait le monopole de l’intelligence, ensuite comme si, pour construire une machine, le cerveau était superflu, et enfin comme si, quand une machine marche seule – ô miracle de l’esprit ! – son automatisme interdisait à l’homme qui est chargé d’en huiler les ressorts une fois par heure, le vagabondage ou l’essor de l’imagination. Elle oppose l’impersonnalité du technicien à la personnalité de l’artisan com­me si ne se substituait pas peu à peu, au travail délicieux de l’émotion sensuelle, par les rapports nouveaux que révèlent l’ajustage, la mise au point, la captation de la fée tapie dans les organes subtils des accumulateurs, des mo­teurs, des turbines, la manœuvre glissante des ailes dans les courants aériens, l’engloutissement volontaire dans les flots et le surgissement à leur surface – illustration du mythe érotique et solaire que les anciens n’avaient pas prévu – un nouveau tact spirituel de la maîtrise des nerfs, du calme peu à peu conquis dans le jugement et le choix, une éducation musicale des vérités mathéma­tiques en action. Elle oppose la cruauté des membres d’acier qui broient et tranchent et des étincelles qui foudroient, à l’appel chrétien vers la commu­nion des âmes, comme si ces étincelles et ces membres d’acier n’avaient pas apporté déjà un secours bienfaisant à l’effort exténuant du manœuvre, à la souffrance du malade et comme si l’appel chrétien n’avait pas fait couler, au cours des siècles, des fleuves de sang. Elle oppose l’anonymat de la machine à l’individualisme du talent, comme si le talent ne s’était pas répandu avec le plus d’abondance justement dans les œuvres anonymes des chrétiens, des bouddhistes, des brahmanistes, des musulmans. Elle oppose l’espérance en l’au-delà à l’espérance immédiate, comme s’il n’y avait pas une consolation aussi bienfaisante et peut-être plus noble à croire qu’on peut épargner à ses enfants la misère et la maladie par le moyen de la machine, qu’à les abandon­ner pour garder les yeux plus jalousement attachés sur le mirage de sa propre immortalité. Elle oppose l’esclavage du manœuvre à l’indépendance de l’homme libre. Elle oppose la tourbe des « métèques » qu’attire à elle l’indus­trie, aux clans racistes qui mirent l’ordre dans le monde. Elle oppose, pour tout dire, comme à chaque pas décisif de l’humanité, «la matière à l’esprit ». Ainsi, quand chrétiens et chrétiennes se cachaient dans les catacombes pour y approfondir le mystère d’une régénérescence unanime, les pères de famille romains opposaient-ils à cette promiscuité répugnante l’ancienne vertu des épouses. Ainsi les aristocraties militaires opposaient-elles la simplicité et la clarté de leurs décisions sans appel aux personnages équivoques de Suburre venus de Grèce et du Levant pour jeter dans l’âme des hommes le ferment des résurrections. Ainsi les philosophes au service de l’Empire opposaient-ils les grandes disciplines de la classique aux instincts barbares des foules faméliques dont la ruée menaçait la civilisation. De quel côté était l’esprit ?

Il semble que s’ébauchent deux écoles, parmi les détracteurs de la machi­ne, l’une qui mène son attaque du dehors, l’autre du dedans. L’une qui oppose au développement du machinisme et du soi-disant « matérialisme » qu’il entraîne la mystique orientale jusqu’ici rebelle – le Japon excepté – à la mécanisation universelle, et qui concentre son attention exclusive, quand elle existe, sur la connaissance et la croissance de l’esprit. La seconde, qui cherche dans la tradition lle gréco-latine, comme l’avaient fait avant elle, contre le christianisme, les créateurs de cette tradition, un argument contre la barba­rie apparente des monstres de métal aveugles et sourds qui occupent tous nos chemins. La réponse aux tenants de la première école est dans la machine elle-même qui est esprit, puisqu’elle est la fille du feu, premier symbole du culte de l’esprit, père de toute religion, et nous en reparlerons quand le temps viendra de présenter l’illustration de la machine après sa défense. La réponse aux tenants de la seconde école est encore bien plus aisée, puisque son objec­tion elle-même vient d’une méconnaissance incroyable du processus intellec­tuel qui a déterminé la machine, et sans lequel la machine ne serait pas. De la machine et de ses développements imprévus et même imprévisibles à l’appari­tion de la raison au milieu des drames de la cité grecque, aussi sanglants, peut-être même plus atroces que ceux que la machine a suscités, et d’où a jailli l’intelligence comme un enfant ensanglanté des flancs de sa mère, une filiation rigoureuse existe qu’il est impossible de méconnaître sous peine de ruiner l’édifice de l’esprit gréco-romain : la technique du xxe siècle est la fille de la science du xixe, la science du xixe est la fille de la méthode du xviie, la méthode, par l’intermédiaire du catholicisme aristotélicien, est la petite-fille de l’organisation administrative et juridique sortie des luttes du Sénat et du peuple romains, et par l’intermédiaire des philosophes et théologiens levan­tins, alexandrins, juifs et arabes, l’arrière-petite-fille du rationalisme grec.

C’est ce qu’il faut se garder de perdre de vue quand on a constaté d’autre part que le christianisme a paru anéantir le monde antique qu’il ne faisait en somme que pousser aux conséquences extrêmes de ses directions tradition­nelles, comme la machine paraît anéantir le monde chrétien dont elle est, en réalité, l’instrument d’émancipation sociale inévitable, si l’amour pour les pauvres que le christianisme professe consent à favoriser leur accès aux béatitudes terrestres. Car c’est bien là l’origine, ignorée de la plupart de ses adeptes, du mouvement insurrectionnel dirigé contre la machine par les possé­dants. La machine unifie les fonctions, elle unifie les réflexes, elle solidarise en profondeur les produits et les échanges, elle établit la continuité de la substance même qu’ils sont chargés de nourrir. Comme les premières commu­nions chrétiennes groupaient les pauvres et quelques inspirés autour du pain et du vin dans la recherche et la possession de leur personne morale, la machine, organe de relations entre les tissus divers de l’humanité unanime, concentre autour de son action cette humanité unanime, pour la recherche et la posses­sion des nouveaux besoins qu’elle dénonce et qu’elle est seule capable de contenter. Le groupe se substitue sous nos yeux à l’individu, le groupement des groupes aux groupements des individus, la production commune à la production particulière, le symphonisme à l’individualisme, la circulation de l’esprit aux monopoles de l’esprit. La machine recrée, sous nos yeux mêmes, le travail et l’effort d’ensemble. Elle rétablit peu à peu la mentalité collective en multipliant à l’infini les points de contact, les relations, les comparaisons et les analogies entre les sensations et les idées. Elle est le plus grand événement moral et social depuis l’apparition du Christ.

Il n’est donc pas surprenant qu’on la combatte avec violence et que des révolutions et des guerres éclatent à son propos. Car son règne véritable ne viendra que si elle intronise avec elle, à l’intérieur des prétextes nouveaux de vivre qu’elle prépare au monde, la multitude de ceux qui doivent consommer ses produits parce qu’ils assurent son fonctionnement et prennent peu à peu possession des territoires dont elle aménage la communauté par un processus automatique. Il est faux et malhonnête de lui imputer le péché de surproduc­tion, quand un milliard d’hommes au bas mot souffrent de la faim et de la misère. Ce sont les maîtres de l’heure – ses propres maîtres jusqu’ici – qui l’en accusent, parce qu’ils aperçoivent confusément qu’elle substitue peu à peu à leur privilège la propriété commune de ses organes et de ses fonctions. Et que si ces organes, ces fonctions prenaient tout à fait possession des tissus du grand corps mondial qui en sont encore privés, la concurrence anarchique qu’ils croient lucrative pour eux disparaîtrait du même coup. Ils élèvent entre les peuples des barrières artificielles que la machine tend justement à suppri­mer, et qu’ils ont rétablies quand ils se sont aperçus de son crime. Plus elle devient apte à faciliter les échanges, plus ils s’acharnent à les suspendre. Ils brûlent le blé et le coton comme ils brûlaient jadis les livres et par-dessus le marché ceux qui les avaient écrits. Ils enterrent les moutons, les porcs, les légumes. Cependant la machine introduit peu à peu sur la terre cette équité probable et cette harmonie possible que l’homme poursuit depuis tant de siècles et qu’on lui assurait n’habiter que dans le ciel. Si les tenants du « spirituel » l’accusent de manquer « d’âme », c’est qu’elle tend à déposséder des monopoles temporels ceux qui exploitaient au moyen de cette « âme », par une escroquerie transcendante, la crédulité des simples.

Ce sont les mêmes qui reprochent à la machine l’automatisme qu’elle risque de nous imposer. Mais tout automatisme en formation ne fait que rem­placer un automatisme en déchéance, en l’espèce l’automatisme mental que les religions éthiques ont infligé depuis deux ou trois mille ans à la plupart des hommes, pour leur bien j’en suis convaincu. La messe, la confession, les sacrements, la règle, la prière, autant de moyens esthétiquement admirables, pour la force et la santé des sociétés chrétiennes, de maintenir un équilibre individuel et collectif qu’ont peu à peu détruit les éléments introduits par l’évolution des idées et des moeurs dans l’esprit des hommes. Car ce que nous appelons la « liberté » – au sens spirituel s’entend – n’est probablement qu’un passage d’un automatisme à un autre. Nous n’avons pas l’air de nous douter qu’un automatisme très caractérisé – verbe, écriture, mathématique, rituel, etc… – précède et suit tous nos actes depuis l’origine des temps. Loin de nous enchaîner, cet automatisme nouveau incorporé à notre subconscient nous délivre de quelque chaîne. Il y a beau temps que Samuel Butler nous a montré que l’écriture et la musique, par exemple, ne faisaient naître en nous des sources d’harmonie nouvelle qu’autant que nous les avions tout à fait assimi­lées. C’est la distance qui sépare un écrivain ou un virtuose qui ne songe pas plus à la lettre ou à la note naissant sous ses doigts parmi des rapports sans cesse multipliés et changeants avec les notes ou les lettres précédentes ou suivantes qu’aux battements de son cœur, de l’enfant qui épelle l’alphabet ou le solfège en tirant la langue. La parole n’est-elle pas le type de l’automatisme libérateur ? « Au commencement était le verbe. » En fait, le verbe est une machine à parler, et je suis bien certain qu’il a provoqué, quand il est apparu sur les lèvres des hommes, autant de violences que d’anathèmes. C’est pourquoi il serait aussi absurde, et d’ailleurs aussi impossible, de renoncer à la machine qu’au langage articulé.

La machine réintroduit en nous, à notre insu même, ce rythme individuel et social dont nous avait dépouillés la Renaissance – justement parce qu’elle nous apportait les éléments embryonnaires d’un rythme nouveau – et que, malgré le cartésianisme qui tenta de le recréer dans l’élite, les foules ont tout à fait perdu depuis la Révolution. Elle aspire à jouer vis-à-vis de l’unanimité des hommes ce rôle d’assainissement, de mesure, de netteté et d’ordre intellectuel et moral que la gymnastique rythmique tente aujourd’hui d’introduire dans l’éducation de l’enfance. C’est comme un ballet social, un instrument nouveau de symétrie et d’équilibre dont le rôle est analogue à celui qu’a joué la danse rituelle chez le Nègre, le chant psalmodié chez l’Oriental, la gymnastique et le théâtre chez le Grec, la liturgie dans la chrétienté catholique. Un régiment qui passe nous dispense encore de temps à autre l’impératif de cet ensemble de cadences et de vibrations harmoniques qui réunit les hommes, en vue de l’action, dans les ténèbres du subconscient. Mais ce n’est là qu’un moyen trop rudimentaire, trop espacé, et d’autre part trop dangereux pour ne pas dire trop ridicule, parce qu’il entraîne ce subconscient vers des fins par trop grossières et par trop unilatérales. Le machinisme, au contraire, est l’outil rythmique le plus parfait et le plus unanime qui soit venu depuis le verbe. Plus unanime que le verbe, dont les modalités sont loin d’être communes à tous les hommes, et dont presque tous les mots ont été détournés par l’abstraction de leur sens primitif. Plus unanime que la peinture, la sculpture, la musique, la religion dont les formes diverses sont liées à des fatalités ataviques, ethniques, socia­les, climatiques difficiles à éluder. Nous possédons, avec le machinisme, le premier langage universel, et d’une précision telle qu’il tend de plus en plus, non pas sans doute à remplacer, mais à purifier tous les autres.

C’est par cette rythmique nouvelle, et unanimement humaine, que nous retrouverons l’esprit. Cette machine si honnie que les soi-disant spiritualistes ont acculée, grâce à un tour de passe-passe transcendant, au matérialisme le plus arbitrairement défini, crée déjà une poétique imprévue – et c’est peut-être bien ainsi que l’homme a toujours passé, au cours de l’Histoire, de l’obser­vation de l’objet le plus concret à son interprétation surhumaine et surna­turelle. Une poétique imprévue, c’est une philosophie en devenir. Ai-je besoin de rappeler que la machine nous réapprend un vieil univers sur lequel nous nous endormions dans le lit des vieilles formules idylliques et sentimentales, et nous en a déjà révélé un nouveau ? Qu’elle peut rendre à tous les habitants des villes le goût des sources et des arbres, la passion des glaciers, de l’air, des murmures sous les herbes dans la chaleur du grand jour, la curiosité dange­reuse des râles, des chuchotements, des glissements sournois dans la sylve tropicale ? Qu’elle arrache déjà le paysan à sa prostration intellectuelle comme elle le soustrait à la poésie imaginaire que nous lui prêtions, pour l’entraîner avec nous dans l’aventure du mouvement et de l’espace ? Qu’elle a peuplé les fonds sous-marins, jusqu’ici mystère pour nous, de multitudes innombrables et de drames inédits ? Qu’elle nous a promenés au-dessus des villes grondantes, au-dessus de la sombre paix des forêts inaccessibles, au-dessus des volcans, au-dessus des nuages qui nous révèlent, entre leurs déchirures brusques, la fuite des champs et des bois, l’ourlet de perle sur les falaises argentées, le chatoiement soyeux et géométrique des labours ? Songez aux nouvelles méthodes d’éclairement que le cinéma a créées et qu’il transmet à la simple photographie: C’est grâce à elles que nous nous sommes assuré la propriété des plus humbles mais aussi des plus émouvantes entre les qualités de l’univers vivant ou mort. Grâce à elles, pourrait-on dire, que l’univers mort a été rendu à la vie. Ce sont elles qui nous ont montré la saveur âpre ou fruitée des matières, minéraux, bois, métaux, replis charnels des fleurs, des feuilles, torsions animales des branches, analogies des peaux, des écorces, des roches, des vagues du désert et des vagues de la mer, des taupinières et des monta­gnes, vie dansante et primesautière de la flamme et de la fumée. Elles qui nous ont fait toucher du regard la splendeur des pauvres outils forgés, montés, maniés par la main de l’homme, la beauté des routes tournantes et miroitantes sous la pluie, l’ascension dans le jour ou le crépuscule des villes étagées, avec leurs strates d’ombre et de lumières, sur les crêtes montagneuses ou le long des golfes du Sud. Elles qui révèlent à tous le monde inépuisable et pourtant inédit de l’intimité sensuelle des choses. C’est comme une apparition inatten­due de la « nature » dans ses aspects les moins dissimulés et cependant les plus secrets dont l’évidence, jusqu’ici, n’était apparue qu’à de rares peintres, et les éclairs furtifs qui paraissaient s’éteindre après eux pour toujours, une mise en valeur de la logique interne qui préside à l’unification de la forme universelle, à la volupté des volumes, à l’harmonie des tissus.

Ai-je besoin, après tant d’autres, d’évoquer la beauté propre des machines, si impérieuse que nul n’échappe, même s’il refuse de se l’avouer à lui-même, à sa prise de possession de nos cadences secrètes ? Connaissez-vous quelque sculpture dont les plans soient plus calmes et plus soutenus que les siens ? Ou quelque architecture aux profils plus nets, et qui ne sache ni évoquer ni mentir ? Son dynamisme n’est-il pas aussi logiquement articulé que le temple dorique dont les proportions ont dicté leur ordre statique aux assises subcon­scientes de nos déterminations ? Viollet-le-Duc, Le Corbusier entre autres, ne nous ont-ils pas démontré que la technique et la mathématique ouvrent les sources du lyrisme, que le Parthénon repose sur le jeu des nombres, le temple byzantin sur la solution pratique de la quadrature du cercle, le berceau romain sur la nécessité mécanique d’une humble pierre enchâssée dans l’axe de sa voûte, la Cathédrale entière sur le croisement des nervures à son faîte, toutes connaissances exactes étayées sur des notions rigoureusement solidaires et comme enfoncées par elles dans le cœur des multitudes qui peuvent y recon­naître le symbole de leurs besoins ? Ce n’est pas une réaction contre ces poèmes de pierre, mais un chant nouveau qu’y ajoutent les hymnes murmu­rantes des usines, le ballet silencieux de leurs courroies et de leurs bielles, la féerie de pourpre bouillante des hauts fourneaux et des forges, les symphonies crépitantes de bruits secs, de lumières évanouies, d’éclairs brefs et multipliés des centraux téléphoniques. Regardez les fulgurations des Babels montant dans la nuit sur la rumeur énorme des cités américaines. Voyez ce transatlanti­que géant qui, par d’impénétrables ténèbres, est entré sous les flots illuminé comme une fête, pareil à la torche d’un dieu jaloux d’éclairer l’abîme. Suivez ces gros insectes irrités dont le corselet rouge ou noir berce le cœur infatigable entre les yeux saillants et les ailes vermeilles, leurs essaims sombres où de vives lueurs éclatent, et sous qui l’on croit voir la terre tourner dans une pénombre envahie par la marée des étoiles. Nous connaissons l’horreur des pôles survolés et de l’Himalaya franchi, le clair de lune sur la Cordillère, le règne du vent sur les nuits glaciales et les sables illimités. L’enfant, l’homme de peine, le plus inculte des manœuvres, le primitif peuvent explorer aujour­d’hui les gouffres creusés par le télescope et le microscope et qui ne sont que l’antichambre des espaces infinis où la gravitation entraîne l’âme dans le vertige silencieux d’une mystique nouvelle, capable de trouver l’accord de l’humain le plus sensible avec le déroulement mécanique de l’univers le plus indifférent. La machine universalise la poésie de la science. Jamais l’imagina­tion n’avait eu de si grandes ailes. Le territoire épique et lyrique de l’homme s’est élargi, en moins d’un tiers de siècle, jusqu’aux limites sans cesse dépla­cées et reculantes que son intuition n’avait pas atteintes et que sa connaissance affirme que nous n’arrêterons pas.

En réalité, un orchestre immense s’est substitué presque sans transition aux quelques instruments primitifs qui étaient encore les nôtres il y a moins d’un siècle, et, dans une invasion soudaine qui nous laisse déchirés et chance­lants, il nous impose une symphonie inédite dont nous sommes encore bien peu à entrevoir la puissance virtuelle d’exaltation. Cela, remarquez-le, au milieu des valeurs d’un monde éparpillées comme les débris d’un navire dont chacun, pour tenter de sauvegarder les intérêts individuels en déroute, se camoufle de mots ou d’oripeaux menteurs. Tandis que nous discutons, la machine agit, avec un calme imperturbable. Voyez, au Palais des Champs-élysées par exemple, les salons de la peinture, de l’auto et de l’avion. Allez de l’un aux autres, comparez le flottement, la dispersion, la nervosité, les compli­cations, l’ennui, l’instabilité, la confusion de l’un à la netteté, à la concentra­tion, au calme, à la simplicité, à l’allant, à la certitude, à la pureté des autres. J’insiste sur ce dernier mot. La machine seule est pure. Elle représente, dans l’incohérence universelle, l’ordre perdu de l’intelligence. C’est pourquoi elle soulève tant de haine. Et c’est aussi à cause de sa cruauté qui ne cessera que le jour où elle nous aura imposé le respect, sinon l’amour d’elle, pour la délivrance matérielle et morale qu’elle est venue nous offrir. Rien de plus cruel que la chose ou l’être pur, parce que c’est la chose ou l’être pur qui rencontre le plus de résistance et brise ces résistances avec d’autant plus de force et de calme qu’il est plus pur. Je l’ai dit cent fois, je le dis encore : si Jésus a fait tuer plus d’hommes que Napoléon, c’est qu’il était plus pur que lui.

En tous lieux, en toute occasion, la machine est vraie. Au sens étymolo­gique du mot, la machine est catholique. Bien mieux que le catholicisme même ou quelque confession que ce soit, qui ne peuvent reposer que sur une pétition de principes et se heurtent non seulement à des obstacles économi­ques ou raciaux, mais à des impossibilités de démonstration qui les acculent à opposer, quand ils ont gagné leur dernier retranchement, l’absurde à l’évi­dence, elle possède un sens universel. La vérité qu’elle apporte est si incontestable qu’elle se démontre en étant. Sa connaissance d’elle-même, qui crée de jour en jour des organes nouveaux par un enchaînement logique et en quelque sorte spontané, ne cesse de lui révéler des, réalités imprévues qui restent dans un subconscient dont s’élargit très vite la richesse et qui fait sans cesse affleurer aux surfaces lumineuses de l’esprit des intuitions chaque jour plus aisément vérifiables. Pour la première fois depuis que le monde est monde nous sommes en efficacité, indépendamment de tous les moyens connus de démonstration et de persuasion. Ce que les plus intelligents et les plus nobles entre les ennemis de la machine maudissent dans la machine se tourne justement contre eux. Ils ont cru, ou feint de croire, qu’elle venait achever de ruiner l’accord de l’intelligence et de la sensibilité qu’avait commencé à ébranler la Renaissance malgré les efforts désespérés de Michel-Ange et de Vinci. En réalité, en s’adressant pour la première fois à des moyens scientifiques rigoureux pour suivre des relations et des passages harmoniques entre les formes et les ombres, les saillies et les sentiments, les mouvements et les lumières, elle refait cet accord. Par l’intermédiaire du cinéma elle recrée, pour l’unanimité des hommes, l’unité spatiale et la conti­nuité dynamique du monde. Elle nous réintègre au cœur même du « spirituel ».

Nous voici en effet parvenus à l’argument suprême, qui voudrait dresser contre un machinisme soi-disant « matérialiste » la « spiritualité », comme si la spiritualité était une révélation tombée du ciel et devenue le monopole des philosophies et des religions en souffrance, comme si elle n’était pas l’étin­celle lyrique qui éclate au contact de l’intelligence et de la sensualité. « Je dirai, écrit Whitman, les poèmes de la matière, car je les crois les plus spirituels. » Il est possible, certes, il est même normal que la mise au point d’une nouvelle technique – verbe, écriture, science, machine – fasse reculer momentanément au second plan ce qu’on veut bien appeler « l’âme », car il s’agit d’abord de perfectionner cette technique, ensuite de la défendre. Mais la technique est une idole, et comme les autres idoles elle est sursaturée d’esprit. L’homme invente une jeune idole chaque fois que les flancs de l’ancienne idole sont taris et s’avèrent incapables de porter le poids d’un enfant. La machine est la plus récente des incarnations de l’esprit, l’esprit que l’on dit mort sans voir que ce qu’on prend pour son cadavre, c’est celui du culte, ou des cultes qui le symbolisaient jusqu’ici. D’autre part, alors même que ces cultes régnaient sans conteste et que les cathédrales élevaient au-dessus de la mort la confiance de l’homme en son destin, que se passait-il donc plus bas ? Je demande aux contempteurs du matérialisme de la machine si le plomb fondu et l’huile bouillante versés du haut de la courtine étaient plus sensible­ment spiritualistes que la mitrailleuse, et si les cuisses coupées et les bras désarticulés sans anesthésie avec la perspective de la pourriture d’hôpital, provoquaient à coup sûr des envolées morales plus consolantes que l’espoir, sans doute plus simple, de guérir. Une équivoque constante pèse sur le débat, qui oppose toujours l’élément éternel à l’élément périssable, alors que nous les croyons, nous, inséparables l’un de l’autre et voués sans lassitude à s’engen­drer réciproquement. Ne me demandez donc pas encore ce qu’apportera à l’esprit cet inépuisable langage, le plus un, le plus précis et le plus accessible à tous dont l’homme ait encore disposé. Il est parfaitement possible que la spiritualité qui sortira de la machine soit aussi éloignée de nous que pouvait l’être celle des catholiques du xiie siècle du premier usage et du premier culte du feu. Songerait-on à nier la spiritualité de la musique née, comme la machine même, de la réduction du concret à des rapports mathématiques ? Le machinisme est une orchestration, et nous n’en sommes qu’aux premiers essais des instruments de l’orchestre. Malgré le cinéma, j’en sais à peine plus à cet égard que l’apprenti sorcier de la tribu primitive qui venait de découvrir le langage articulé, et auquel on reprocherait aujourd’hui de n’avoir pas su prévoir qu’il conduirait ses descendants à Descartes et à Hegel. Mais je puis déjà, et veux dissiper une équivoque malhonnête. Si l’esprit de la machine est enraciné au cœur de ses engrenages, il ne se manifeste pas dans leur agen­cement ni leur matière mêmes, mais dans les relations et les accords multipliés entre tous les événements plastiques, sociaux, moraux et musicaux que révélera le machinisme en son ensemble. Ils s’étendront peu à peu comme une coupole de lumière au-dessus des articulations d’acier et des nervures de flamme. Douter de la machine, c’est douter de l’esprit de l’homme qui l’a faite, qui la continue héroïquement et qu’elle revivifie et multiplie dans un échange réciproque. L’homme, après des reculs momentanés et des défaites nécessaires, finit toujours par dominer et diriger les outils nés de son génie. Si la machine, provisoirement, et selon un regard par trop superficiel, semble s’opposer aux vieilles révélations de l’âme humaine, ce sont les rapports imprévus que nous apporte la machine qui renouvelleront le sens des synthè­ses primitives que les sciences et les techniques rudimentaires nous avaient appris à construire et que les premiers cultes exprimaient.

Pour quelques indigents, le monde actuel est privé d’âme. Que leur faut-il ? Jamais le monde n’eut tant d’âme. L’invention, l’imagination, la contro­verse, la révolte, le combat quotidien entre la mystique, l’expérience, l’action, les ébauches grandioses d’une cosmogonie, d’une biologie, d’une psychologie nouvelles, font lever du choc des idées, des sentiments et des faits un foisonnement d’étincelles. La vie extérieure et la vie intérieure rendent, à leurs mille contacts nouveaux, des éclairs multipliés. Un mime, Charlie Chaplin, précisément par le moyen d’une machine, exprime le drame de ces échanges imprévus. L’humain frémit de tout son être. Ce qui aveugle et relègue dans leur trou les hommes de mauvaise volonté, c’est que l’océan de l’esprit, mal contenu entre ses rives, roule avec une fureur et un bruit qu’on n’avait jamais connus. Ils dissimulent leur épouvante derrière l’écran d’un mot. Ce qu’ils appellent l’« Esprit », ce sont ses stylisations désuètes dans la religion et l’art. Et comme ils ne sont pas capables d’en créer, ni même d’en entrevoir quelque stylisation nouvelle, ils cherchent, contre l’esprit même, le refuge en ruine de ces stylisations désuètes en se bouchant les oreilles et les yeux.

«L’Esprit » est, sans aucun doute, l’instrument le plus hostile à l’esprit qu’ait imaginé la peur de vivre. Chaque fois que, victime d’habitudes ronron­nantes et douillettes, l’homme a cessé d’aimer et de poursuivre la vie dange­reuse, la vie redevient dangereusement automatique, parce que les ressorts de l’intelligence et du cœur, bloqués par la rouille, ne répondent plus aux exigences brusques des évolutions inaperçues. La machine sauve l’homme une fois de plus en l’obligeant à vivre par des moyens dangereux. C’est ainsi qu’elle représente le dernier état de « l’Esprit ».

En somme, la plus grave accusation que nous portions contre la machine, ne serait-ce point de ne pas savoir nous en servir ?

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