Carl andre, Entretien avec Irmeline Lebeer



Depuis 1965-1966, vous travaillez presque exclusivement au niveau même du sol. N’avez-vous plus jamais réalisé de sculptures debout dans l’espace ?

Non, presque jamais, même pas avant 1965. De 1960 à 1964, je n’ai pratiquement pas réalisé de sculptures. Je n’avais pas la possibilité de vendre ou d’exposer. J’ai été obligé, ainsi, de travailler aux chemins de fer.

J’ai lu, à votre propos, qu’en faisant du kayak avec un ami vous aviez eu l’idée d’une sculpture qui ressemblerait à la surface de l’eau ? Cela fait-il partie de votre légende ?

Non. L’anecdote est vraie. Elle se situe, je crois, en 1965 ou 1966. Je vivais dans le New Hampshire et je faisais souvent du kayak avec un ami. Lorsque j’étais couché au fond de l’embarcation, j’avais vraiment l’impression de glisser sur l’eau. À cette époque, je pensais déjà à exposer une sculpture très basse, en briques, et je me demandais s’il fallait que ces briques aient un, deux, trois ou plusieurs niveaux. La réponse me vint finalement de ces promenades en canot : la sculpture, comme la surface de l’eau devait avoir le même niveau et il eût été ridicule que des briques fussent plus hautes que d’autres. Tout se passa très bien par la suite : je fis plusieurs pièces, disséminées sur le sol, ayant le même nombre d’éléments, mais de configurations différentes. En circulant entre les pièces, on avait l’impression de marcher sur l’eau.

[…]

Lorsque vos maintenez vos sculptures au niveau du sol, deviennent-elles bidimensionnelles ? Restent-elles des sculptures à vos yeux, ou changent-elles de nature ?

Elles deviennent, pour moi, plus plastiques encore. J’ai toujours évité dans mon travail le danger architectural. Je pense qu’une sculpture devient très facilement architectonique et que la sculpture dite minimaliste est, en grande partie, de la sculpture architecturale. Ce qui est très peu satisfaisant pour la sculpture. Mon problème a été (et est presque toujours) de faire un genre de sculpture dans laquelle on puisse entrer, mais qui n’est pas architecturale, comme un jardin japonais, par exemple, ou tout autre jardin. Mes sculptures sur le sol ne sont pas toujours destinées à être foulées par les spectateurs, parce que certaines d’entre elles – celles qui sont réalisées en briques ou en plastique – sont trop fragiles. Sur les dalles en métal, par contre, il faut marcher pour bien comprendre.

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Vos sculptures sont-elles construites pour intégrer l’espace dans lequel elles sont situées ?

Pas au sens d’un environnement. Si je tiens à ce que la sculpture ne soit pas architectonique, je n’aime pas non plus qu’elle devienne un simple décor. À un certain moment, l’accumulation plastique cesse d’être sculpturale ; elle perd sa spécificité et devient purement décorative, comme un papier peint ou un tapis.

Entre ces deux extrêmes, il existe un point où l’œuvre fonctionne pour soi tout en étant située dans l’espace. C’est ce point-là que j’ambitionne d’atteindre.

[…]

Dans quelle mesure êtes vous lié à l’art minimal ?

J’ai toujours été entraîné à faire de la sculpture en opposition disons à la peinture. Je n’ai jamais été profondément motivé par la peinture. Je pouvais me mettre en face d’une toile et y poser de la couleur mais je n’y croyais pas. Ce n’était pas un acte assez signifiant.

Mais tailler et découper des matériaux, voire transporter des blocs de bois d’une pièce à l’autre, avait pour moi une dimension réelle dans le monde qui échappait toujours à la peinture. Toutefois, j’ai subi longtemps le fardeau de cette conception linguistico-métaphorique du monde dont je vous ai parlé. Ce fut Frank Stella qui attira mon attention sur ce problème. Il avait réussi à réduire en lui cette prédominance linguistique. Quand je le rencontrai en 1958, il me dit : « N’imite pas mon travail. Supprime le langage en toi et travaille directement avec le matériau concret tel qu’il se présente dans la réalité ! »

C’est ainsi que j’ai commencé à découvrir la réalité de l’art et à me libérer progressivement de ses fausses apparences. En 1959-1960, j’ai réalisé un certain nombre de pièces, qui seraient certainement considérées comme du minimal aujourd’hui, mais qui sortaient directement de Brancusi et, en un certain sens, des constructivistes russes. Personne n’y prit garde et, de 1960 à 1964, je fus contraint de travailler aux chemins de fer, période durant laquelle des artistes comme Don Judd, Bob Morris et Dan Flavin commencèrent à montrer leurs œuvres. Je ne les connaissais pas et ils ne me connaissaient pas et lorsque leurs œuvres furent exposées, certaines personnes se dirent : ce sont des travaux intéressants… mais il y avait déjà cet autre gars qui avait travaillé dans le même esprit ! Voyons un peu ce qu’il avait fait alors ! Et c’est ainsi que le succès du minimal classique de Judd et de Morris me permit d’exposer à mon tour.

[…]

Votre travail actuel résulte-t-il d’un processus progressif de réduction ?

Je n’y pense pas en ces termes… Je me suis toujours intéressé à la masse du matériau et à mes yeux une plaque de métal est plus solide, plus massive, par exemple, qu’un cube métallique creux. Mes sculptures peuvent apparaître au spectateur comme le résultat d’une réduction ou comme de simples surfaces mais, pour moi qui soulève et dépose ces plaques, elles sont très lourdes et très denses. Je n’ai jamais travaillé avec des boîtes ou des cubes – l’objet classique du minimal – parce que mon tempérament me porte vers le solide et le pesant et parce qu’un cube de 30 x 30 cm en acier solide serait beaucoup trop lourd pour être soulevé par une seule personne. J’utilise des plaques en métal, non dans un souci réducteur, mais parce qu’elles constituent pour moi la seule manière de conserver une haute densité à l’œuvre.

Et c’est aussi la raison pour laquelle vous choisissez habituellement des formes très simples : la ligne, le carré, etc. ?

Oui. Pour des raisons pratiques. Non théoriques. Il y a un principe quasi mécanique de mon travail qui veut que les unités de base soient d’un format que je puisse manipuler moi-même. C’est une des raisons pour lesquelles mes sculptures sont composées d’éléments détachés. Si elles étaient faites d’une seule pièce, j’aurais besoin de toute une machinerie pour les déplacer. J’ajoute que l’acte physique même de la manipulation fait partie, pour moi, du plaisir de faire une sculpture.

In L’art, c’est une meilleure idée.

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